Conte philosophique Jean Rigaud
Itinéraire Orientation Wong Fleuve
Le Serpent dans le Basalte Les Chroniques de l'Ordre Blanc La Roue de Fortune Histoires Brèves

Wong



Dans un Moyen-Orient géographiquement et historiquement peu précisé mais aussi vrai que nature, Wong, tombé en disgrâce après la mort de l’émir, se remémore par bribes les rencontres qui avaient émaillé ses errances passées, et les quatre dernières années où il s’est laissé immobiliser en ce lieu par l’amour de la Princesse. Il songe à reprendre sa vie de marchand navigateur, mais son bateau est détruit, et c’est à pied, à travers un désert hérissé d’obstacles démesurés, qu’il lui faudra gagner un autre port - d’où repartir.
Sur ce canevas, qui serait simple s’il était linéaire, sont tissées anecdotes savoureuses ou cruelles, méditations poétiques ou philosophiques, descriptions envoûtantes parfois, évocatrices toujours.

En fait on ne peut pas résumer Wong. On ne peut qu’y entrer.

Extraits

Le palais de l’émir

Le palais, bloc de pierres jaunes fendues de minces ouvertures, attaché au fond de la ville, là où le terrain, s’élevant en pente douce, ménageait une plate-forme entre les falaises rayées de bistre qui s’ouvraient sur le désert pâle des lointains interdits pressentis par une imagination avide, courbée vers l’horizon plat que les stries écarlates du couchant faisaient basculer; le désert nu soudain présent, tout de suite, sitôt franchie l’infranchissable poterne terminale du palais; et ce serait, sous les semelles minces des sandales, la rocaille coupante prolongée en ondes vers cette ligne ployée, floue sous l’effet de la chaleur qui diluait les contours; lieu de jonction avec le grand ciel immobile; étendue des rêves souhaités vrais sans attente ni espoir d’y atteindre jamais puisque le désert était prohibé, et qu’y patrouillaient des pelotons de méharistes et de cavaliers tissant un réseau de lignes ténues à travers l’espace qui séparait les rares points d’eau toujours menacés d’ensablement, balises chuchotées aux initiés accédant à ces lieux d'indispensable connaissance pour qui devait affronter l'éclat jaunâtre du plateau.
Le mur du fond. Au-delà d'une dernière cour, vide, rectangulaire, poussiéreuse d'une poussière grise, terrain vague sans charme ni signification autre que d'un signal d'arrêt; quadrilatère dont le dénuement morne était rupture avec les bassins approvisionnés par les norias; lieu de fin confuse et abandonnée, annonçant que nulle révélation n'était plus à espérer mais seulement la répétition indéfinie de cette platitude annexée par l'homme, et négligée, traversée par les chiens impurs qui y traînaient les détritus.
Cour lointaine déjà, où nul n'allait plus; la poterne percée dans les murs de pierre ocrée était bloquée par deux barres de bois, retenues au moyen de chaînes énormes, aux longs anneaux forgés dans les temps où l'art de la forge étincelait encore dans le quartier du palais réservé aux étrangers qui savaient les secrets magiques du fer; anneaux qui avaient dû, après une lente élaboration, être assemblés sur place, car aucune interruption ne se pouvait détecter dans ce nœud de l'infini plié et replié sur lui-même, agrémenté par places de cadenas pesants, à fonction purement décorative semblait-il, mais en fait ajoutés intentionnellement par les forgerons pour doubler le sens des chaînes et rappeler qu'il fallait passer et se taire, sans chercher à manœuvrer le battant unique à triple boiserie, soutenu par des gonds inutiles scellés dans la muraille.
Quatre gonds. Hauts cylindres d’une impeccable circularité, grippés de longue date par les grains de sable emportés par le vent du désert, tassés, collés de bourrasque en rafale, au point de composer un ciment qui se moulait, s’incorporait à la granulation du fer lentement oxydé; et, par leur intermédiaire, la poterne s’était unifiée avec les blocs d’ocre, réduite à son but d’avertir que cette section du mur d’enceinte différait des autres, clôture définitive pour ceux de l'intérieur.
Toutefois la cour n'était pas constamment gardée et l’on y pouvait alors déambuler à loisir, bien que les grognements des chiens furtifs et les immondices éparses n’en fissent pas un promenoir attirant.

[.........]

L'achat du maître d'équipage

Sur une placette de Téhéran des badauds s’étaient groupés autour d’un homme de haute stature, crâne rasé, torse nu, attaché à un poteau sous la surveillance d’un eunuque. Le géant, condamné à périr sous le fouet pour avoir usé de deux petites servantes nubiles que son maître se réservait de dépuceler lui-même, était depuis le matin exposé aux rires de la foule et aux interventions sarcastiques de l’eunuque, et l’on attendait avec quelque impatience l’arrivée du maître et du bourreau.
La cocasserie macabre de l’anecdote amusa Wong qui venait de vendre à bon prix un lot d’esclaves, et l’impassibilité du condamné lui plut. En s’approchant il admira qu’il eût supporté la chaleur explosive de la pleine journée et l’abondance de mouches sans en paraître incommodé.
Il l’avait racheté, cher, au petit homme chétif, recouvert de brocards, plus sensible encore à l’argent qu’à la vengeance, et le public avait conspué le maître qui s’était hâtivement retiré avec son escorte, en emportant les deux sacoches de cuir bourrées de pièces d’or. Le colosse s’était prosterné devant Wong, jurant une fidélité qui, effectivement, ne s’était pas démentie.

Ou n’avait-ce été que comédie, montée d’avance, prévue, sur un tréteau devant lequel lui, Wong, devait passer pour provoquer le coup de théâtre nécessaire ? Dupe, il se pouvait bien, d’une intrigue inventée – par quelles forces ricanantes ? – pour l’attirer, le pousser à grimper sur scène, entrer dans un jeu qu’il s’imaginait déranger.
Piège en somme ?
Mais c’était piège de se mouvoir et, où qu’il allât, il apportait par ses interventions inattendues les surprises indispensables au bon déroulement du spectacle, acteur plus agissant que ceux qui se croyaient protagonistes essentiels.

[.........]

Dhira

Les soirs lents à parler avec Dhira des maîtres chinois et lui enseigner les idéogrammes dont chacun recèle une conception du monde; il se réjouissait de la trouver prompte à pénétrer les sens cachés et les allusions des poèmes écrits par des lettrés pour parfaire les lavis qu’il déroulait devant elle; pureté graphique des montagnes lancées sur la brume par quelques traits de pinceau jaillis d’un état de grâce.
Ondoyante et fluide, plus neuve que lui, elle les sentait directement, et il n’était pas surpris que la planète de la voyance - récemment découverte par l’astronomie européenne qui, guidée par l'intuition, l'avait nommée Neptune - se levât à l’horizon de sa naissance, hasard et faux calculs œuvrant en commun pour annuler les erreurs des Sages.
Ils oubliaient le palais et l’accumulation des salles mortes, et ouvraient ensemble des portes qui ne se refermeraient plus.
Elle lui offrait un corps amoureux et impudique, et le pirate passait des mains effleurantes sur la peau d’une finesse de jeune feuille et soulevait la chevelure aux reflets de henné. Corps sensuel et mouvant qu’il accueillait avec volupté, incertitude aussi parfois quand les longs silences qui suivaient l’amour se peuplaient du bruit montant des couloirs et des portiques, tintements des clochettes, mélopées rauques chantées par des voix anonymes. Les yeux flous de Dhira se chargeaient d’opacité tandis qu’elle prétendait ne pas entendre le choc des sons qui bientôt se heurtaient en tintamarre dans le crâne de Wong.

Quatre ans il avait joué ce jeu raffiné, le dernier qui le passionnât encore: éveiller à elle-même une fille de roi, éviter que ne se perdît dans la médiocrité ambiante un être au-dessus du commun, et il avait déployé plus de ruse et d’énergie que pour franchir les multiples détroits tumultueux où l’avait conduit sa vie aventurière.

[.........]

La mort du vizir

En premier lieu disparut le vizir.
Il avait montré, sa longue vie durant, une fidélité absolue à son maître qu’il avait, depuis l’enfance, suivi dans le succès et l’infortune, au point d’adopter aveuglément les lubies que l’émir multipliait en vieillissant. Aussi faisait-il preuve d’une avarice récente mais extrême et s’imposait-il, tout trébuchant et voûté qu’il fût, d’inspecter en personne les marchandises de toute nature entreposées dans les magasins du palais.
Ce jour-là le vizir, qui s’était tracé à grand peine un programme, visitait les celliers où l’on conservait les jarres d’huile. Escorté d’une suite imposante qui le dirigeait habilement où il était souhaitable qu’il allât, il avançait de son pas hésitant, appuyé sur sa canne à pommeau d’ivoire, un jeune page à son côté pour lui prêter main-forte à l’occasion.
Le gros maître de chais moustachu frappait de son maillet chaque jarre à différents niveaux pour faire la preuve qu’elle était bien pleine, et, à chaque coup, le vizir, cornet acoustique collé à l’oreille gauche, qui était la moins mauvaise, approuvait en branlant de sa longue barbe étroite et blanche, se félicitant à l’évidence de l’honnêteté des serviteurs de son souverain bien-aimé.
Le destin voulut qu’il s’appuyât de la main contre une jarre dont personne n’avait songé à l’éloigner car c’était l’une des rares d’où nulle goutte de liquide n’avait été indûment prélevée. Par malheur elle fuyait, et, de saisissement, le vieil homme lâcha son cornet acoustique, ce qui rendait impossible toute explication immédiate. D’un mouvement convulsif il posa sa paume grande ouverte sur la jarre aussi haute que lui, la sentit grasse, approcha la main de ses narines pour en humer le parfum, insoucieux dans sa fureur croissante de l’absence de dignité d’un tel geste qui poissait l’extrémité de son nez busqué et, tandis que l’escorte rangée en demi-cercle s’interrogeait, soudain il éclata.
Il éclata en reproches véhéments et la noble indignation qui l’animait transformait sa voix chevrotante, la haussait jusqu’à des tonalités suraiguës qui se brisaient brutalement en grondements éraillés qu’amplifiaient les échos du cellier aux voûtes basses. Oublieux de la faiblesse de ses jambes, il leva sa canne d’un geste menaçant, et le demi-cercle recula, croyant voir resurgir dans cette cave obscure, par un inquiétant tour de sorcellerie, l’homme dont l’apparition à la tête d’un peloton de cavaliers était gage de victoire, le terrible meneur de rezzous, l’impitoyable ministre qui avait fait tomber les plus nobles têtes pour assurer la succession au trône du prétendant légitime; la canne fendit l’air comme le cimeterre de jadis, et le petit page épouvanté se réfugia sous le soupirail.
Alors le vizir glissa dans la flaque d’huile, son corps un instant redressé se cassa, son grand front dégarni buta contre un bloc de pierre taillé qui calait une jarre, et il mourut d’une fracture frontale.

[.........]

La destruction du village

La destruction d’un village était bon exemple pour convaincre les populations voisines de s’éclipser ou de vendre à très bas prix.
La philosophie du Belge, toute sommaire qu’elle fût, ne manquait pas de sens. Il y avait selon lui plusieurs races d’hommes, sans grand rapport avec la couleur de la peau, qui se divisaient en deux groupes majeurs : ceux qui se laissaient massacrer et ceux qui étaient prêts à massacrer. Lui-même semblait marqué par le sort pour appartenir à la première catégorie, né dans un sinistre chapelet de corons miniers, mais il était de l’autre race, faite pour gagner. Sur ce point aussi la vantardise s’effaçait derrière une objectivité sans passion. Et Wong s’émerveillait qu’un animal dressé imitant les mouvements des êtres humains pût aussi avoir quelque accès aux idées générales.
Il parcourait, à côté du Belge, les allées où l’on fusillait les paysans expulsés à coups de crosses de leurs paillotes. Le Belge avait prié Wong, avec une ferme jovialité, de lui remettre ses armes et de ne le pas quitter tout au long des opérations. Moyennant quoi il était disposé à laisser ses quatre compagnons, munis de leurs Winchesters, à l’entrée du village. Ainsi s’assurait-on, de part et d’autre, contre les tricheries toujours possibles, et Wong avait jugé honnête cet arrangement dont les rouages éliminaient les chocs.
La conduite de l’action témoignait de l’organisation parfaite d’une machinerie éprouvée. Quelques hommes s’étaient postés dehors, juste assez pour occuper les points d’où repérer tout fuyard éventuel. Les autres, par groupes de six, avaient fait irruption dans le village aux quatre points cardinaux, appliquant une méthode simple autant qu’efficace.
Dans chacun des groupes, deux hommes contrôlaient une ruelle de terre battue après l’autre, sans précipitation, selon un rythme régulier, et quatre fouillaient les habitations à la suite en se gardant d’y mettre le feu avant que la travée entière n’eût été ratissée, de crainte que les tourbillons de fumée ne permissent à certains de se glisser inaperçus vers d’éventuels lieux de refuge, peu probables, mais dont ces robots de l’anéantissement ne négligeaient pas la possible existence.
Dans la plupart des cas, les villageois, pour éviter les coups de crosses, couraient d’eux-mêmes à l’air libre où les tireurs les abattaient.
Les rares qui tentaient de résister faisaient montre d’une affligeante ignorance tactique, se précipitant individuellement ou par petits groupes, armés de fourches et de sabres d’abattis, sur les fusilleurs qu’ils n’atteignaient évidemment jamais.
Les grands yeux en amande et la svelte élégance d’une jeune fille à demi nue, vêtements déchirés par des tueurs que sa beauté avait poussé à faire les gestes attendus, toucha Wong, et il pria son compagnon de la lui laisser acheter. Le Belge, à regret, refusa, le programme impératif étant de ne laisser aucun survivant. Du moins – disposant comme chef de groupe d’une certaine marge d’initiative – se conduisit-il avec la correction d’un confrère et ordonna-t-il, d’une voix profonde qui couvrait la stridence des cris, qu’on la lui amenât sur-le-champ au lieu de la parquer avec quelques autres en vue du viol préalable à l’exécution.
La jeune fille s’approcha et la grâce ne lui faisait pas défaut tandis qu’elle s’efforçait de rassembler les lambeaux de cotonnades bleues pour se présenter décemment. C’était entreprise sans espoir et elle ne parvenait qu’à dévoiler alternativement des arrondis où mouler la paume, suggestifs de volupté, en voulant recouvrir les autres, de sorte qu’elle offrait sur ce fond de fumée et de corps étendus, un spectacle d’un érotisme assez savant, se dénudant par portions sans finalement rien laisser ignorer d’elle-même mais sans non plus jamais s’exposer tout entière; et Wong voyait les joues du Belge se violacer et sa langue humecter ses lèvres.
La jeune fille vint jusqu’à leurs chevaux et ses prunelles sombres, interrogatrices, où papillotait une sorte d’espoir vague, se levèrent vers eux. Sa pudeur malchanceuse découvrait le sein gauche dont la courbe jeune s’enflait avec une souplesse que pimentaient l’auréole brune et le mamelon apparent.
Le Belge la considéra un temps et en devint aubergine, mais c’était Wong qu’elle fixait et il crut reconnaître dans ses yeux confiance et imploration.
Le Belge soupira sans discrétion, sortit son revolver de l’étui et lui tira trois balles dans la tête.
L’une fracassa l’arcade sourcilière et Wong eut, un très bref instant, avant que, rejetée en arrière par l’impact des balles, elle ne s’écroulât, la vision du visage défiguré, sanglant sur une bouillie d’os et de chairs.
Le Belge se tourna vers Wong et soupira de nouveau.
- C’est tout ce que je pouvais faire pour toi.
Wong hocha la tête.
La lumière frisante du petit matin éclairait la peau douce de la poitrine.

[.........]

La rencontre avec Sir Anthony

- Vous conviendrez, mon cher, que les nègres ont grand besoin d’être éduqués, disait Sir Anthony.

Wong savourait le canard laqué, à l’aise dans la robe saumon que lui avait tendue un domestique au sortir d’un bain, délectable après la puanteur de son cachot nocturne.
Arraisonné par deux patrouilleurs britanniques alors qu’il transportait une cargaison d’opium, Wong avait été jeté sans ménagements, fers aux pieds, dans une cellule sombre et sale où il avait passé la nuit. On l’avait traduit le soir même devant un Conseil de Guerre improvisé auprès duquel il avait feint d’ignorer l’anglais.
Le tribunal était présidé par un capitaine de vaisseau dont le visage couperosé s’encadrait de favoris blonds. En attendant l’arrivée de l’interprète il s’était permis sur les " indigènes" des remarques déplacées qu’approuvait le grand échalas blême qui lui servait d’adjoint. Wong, encadré par deux fusiliers, appréciait le tableau caricatural qui lui était offert comme ultime divertissement.
A la surprise évidente du tribunal ce ne fut pas l’interprète qui se présenta mais un jeune capitaine, athlétique dans sa tunique rouge. Il salua avec raideur et, de sa main droite dégantée, tendit par-dessus la table un pli au président. Wong se réjouit à observer le tremblement des épaisses phalanges poilues et la crispation mal réfrénée des lèvres de l’officier supérieur pendant qu’il lisait la missive. Le visage violacé il se leva en repoussant brutalement son fauteuil et, s’adressant au jeune capitaine qui était resté au garde-à-vous :
- C’est bien, Monsieur, nous nous désintéressons de cette affaire.
Le capitaine, se tournant vers Wong, le pria très poliment de le suivre. Les soldats étaient sur le point de les escorter lorsque la voix tonitruante du président qui avait décidément perdu la maîtrise de ses nerfs les immobilisa sous un flot d’injures dont certaines étaient encore inconnues à Wong.
Sur le vaste rond-point vide stationnait une élégante calèche découverte, à l’arrière de laquelle deux valets de pied hindous se tenaient debout, bras croisés. Il fallait le coup d’œil exercé du pirate pour s’apercevoir que le léger renflement de leurs vestes blanches était dû au port d’un revolver de fort calibre. Un saïs, assis à côté du cocher sur le siège avant, sauta sur la chaussée en les apercevant et abaissa le marchepied, puis tint la portière ouverte. Le cocher l'imita de l'autre côté. Le capitaine contourna la voiture de sorte que Wong et lui montèrent tous deux en même temps, évitant ainsi les toujours délicats problèmes de préséance.
Cette courtoisie à l’égard d’un homme voué à la corde quelques instants plus tôt laissait Wong songeur. Les relations influentes qu’il possédait ne se situant pas à cette extrémité de l’Océan indien n’avaient pu intervenir en sa faveur; or les Anglais n’avaient pas coutume de ménager un contrebandier solitaire qui osait s’arroger des droits que se réservait la Couronne. Aussi considérait-il cet épisode comme un répit dont il convenait de profiter au mieux.
La calèche avançait au petit trot de ses deux chevaux pommelés par les larges avenues résidentielles bordées de filaos, et Wong goûtait la douceur de la suspension qui témoignait de la qualité de l’acier anglais et de la technique britannique.
Lorsque la calèche s’était arrêtée au bout de la longue allée courbe devant le perron où les attendait Sir Anthony, Wong avait jugé superflues les feintes grossières qui n’abuseraient pas cet homme en sobre costume blanc, au regard gris et à la mâchoire dure. Aussi, quand son hôte s’était excusé de ne parler qu’imparfaitement le chinois, Wong avait-il répondu en un anglais châtié que c’était lui qui était navré d’estropier une langue que Milton et Wordsworth avaient illustrée, et dont actuellement Lord Tennyson tirait des accents si mélodieux. Le capitaine avait réprimé trop tard un mouvement de surprise et Wong avait apprécié en connaisseur le regard ironique que Sir Anthony avait lancé à son aide de camp.

- Les peuples sont amorphes, empêtrés dans des structures toujours archaïques qui ont constamment perdu leur raison d’être. C’est pourquoi ils tombent sous la coupe de ceux qui les utilisent. En ce qui concerne l’Orient, étant britannique, il m’est utile que ce soit Whitehall le bénéficiaire.

[.........]

La traversée du Désert

Le vent de sable faisait claquer les étoffes qu'il tendait à l'horizontale et des points invisibles piquaient leur peau sous l'enveloppe du chèche dès qu'ils atteignaient les crêtes étroites d'où il leur fallait aussitôt descendre une pente presque à pic avant de gravir une autre déclivité de semblable inclinaison.
Dans les dépressions le vent, au lieu de s'engouffrer avec une violence accrue, ainsi qu'on aurait pu l'attendre au fond de ces couloirs resserrés, se ramassait en tourbillons clos sur eux-mêmes dont la giration d'une redoutable rapidité tantôt les rejetait en les aplatissant sur le sol, tantôt, par un effet contraire, les aspirait vers le centre où la pression croissante se supportait mal, obstruant oreilles et conduit auditif, et – phénomène plus inquiétant – comprimant le crâne de telle sorte qu'ils sentaient leurs artères battre avec une vigueur insolite pour lutter contre l'oppression, et la calotte osseuse se tapisser d'un filet de vaisseaux dont le rythme affolé leur révélait l'existence.
Ils se laissaient alors glisser, ployant doucement les genoux à la manière des méharis, penchant le cou jusqu'à pénétrer dans une zone de moindre turbulence au sein de laquelle ils récupéraient l'usage de leurs mouvements, l'étau se desserrant sur leurs tempes : décompression souvent trop brusque puisqu'elle provoquait des visions d'une surprenante densité, beaucoup plus précises que ne l'auraient été humains ou animaux dans cette atmosphère brouillée par les grains de sable en suspension, mais dont les formes incohérentes, juxtaposition d'éléments géométriques et de membres linéamenteux généralement présentés de profil, ne correspondaient à rien de connu.
Ils rampaient hors de l'épicentre, tâchant de rejoindre une spirale qui les projetterait suivant une ligne courbe, et de s'en évader, au moment où la trajectoire frôlerait la pente, d'une énergique détente des jarrets. Mais cette tactique demandait précision et clarté d'esprit, ressources qui s'affaiblissaient à chaque nouvelle plongée au point que Wong en vint à penser qu'il ne serait plus très longtemps capable de poursuivre ce rythme de montées suivies d'immédiates descentes et qu'il vaudrait peut-être mieux s'allonger à mi-côte pour attendre que la tourmente s'apaisât.
Le Cinghalais, auquel il expliqua son intention, par gestes car ils étaient depuis une durée indéfinie assourdis par le tumulte qu'ils n'entendaient même plus, répondit par un mouvement de dénégation. Sans doute était-il impossible de prévoir combien de temps se maintiendrait cet état de bouleversement. Il se pouvait qu'il fût permanent; pourtant Wong s'étonnait que, dans ce cas, le Cinghalais ne les eût pas avertis au préalable.
Ils avançaient, successivement sur le point d'être emportés au-dessus des crêtes et comprimés par les forces convergentes au milieu d'une teinte devenue orange, uniformément; un orange vif qui tirait sur le rouge et n'était coupé par aucune bande dont la nuance différente eût soulagé la vue. C'était une coupole extrêmement rapprochée car le mouvement des particules fermait la visibilité qu'infléchissait en arc cette couleur homogène, épaisse et parfaitement unie.
Accoutumé aux tempêtes marines Wong était mal à l'aise au sein de ce déchaînement sur des vagues pétrifiées dont les réactions se bornaient à laisser voleter quelques fumerolles embrumant la ligne nette des crêtes sans nuire à son immobilité, succession de lames figées, statiques au cœur du dérèglement, qui mettaient en défaut son expérience des forces mouvantes; et il songea que, si des tempêtes sous-marines se produisaient dans les grands fonds, elles devaient prendre cette forme, masses d'une densité inconnue raclant et heurtant des reliefs enfouis, immuables, sans laisser d'interstices entre les deux éléments pour que s'y puissent égarer les vivants.
Une sinusoïde particulièrement brutale l'entraîna, toupie virevoltante, et il tomba par-dessus le Malais qui, un genou en terre, tête repliée, le rattrapa d'un bras. Wong se tapit à côté de lui et ils attendirent. Transformée en ellipse la force les frappa dans le dos, favorisant leur échappée suivant une tangente qui leur permit de rejoindre précipitamment la pente sur laquelle les pulsions tournoyantes s'organisaient en poussée unilinéaire plus facile à maîtriser.
Le milieu ambiant conservait sa couleur constante, orange vif que les différences de niveaux n'altéraient pas plus qu'elle n'était troublée par les masses explosives, lumière qui échappait au temps et à ses effilochures.
Les tourbillons, de leurs pointes effilées, vrillaient dans les os pariétaux et, par les orifices ponctuels, aspiraient la substance cérébrale qu'ils remplaçaient en moulant la pâte orangée dont la matière adhérente comblait les vides où elle se solidifiait aussitôt, opérant une lente transformation de leur centres vitaux, centres de commandement du moins, car la mobilité de la pression, les ceinturant et les dilatant tour à tour, avait à ce point insensibilisé les parties inférieures de leur corps qu'ils n'auraient pu préciser si cet échange de substance affectait également les masses molles des viscères.
Par percées successives, indolores généralement, parfois cependant manifestées par la brûlure intense mais de courte durée d'une pointe de feu appliquée avec précision, sorte de cautère dont ils ne savaient si elle était due à la pénétration ou à la vive cicatrisation qui lui succédait, le processus se poursuivait et les incorporait peu à peu à la couleur, de sorte que la coupole orangée leur semblait de plus en plus familière, élément naturel, indispensable même à leur survie, au fur et à mesure que leur séjour se prolongeait dans la zone des remous.
"Le baptême du feu"; les mots identiques cognaient dans la tête de Wong sans qu'il parvînt à les élucider, constatation sommaire qui ne nécessitait aucun commentaire intellectuel et s'imposait avec une évidence oppressive.
Feu imprévu néanmoins, exempt de langues ascendantes et d'étincelles en éventail; feu rougeoyant de braises immobiles, dont l'éclat implosif éclairait d'une lueur sourde l'intérieur du foyer replié, feu négation des flammes, dont Wong, en un accès de lucidité, se demanda s'il n'était brasier infernal.
Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce point car il avait déjà gravi la pente et le courant le prit en écharpe, déséquilibré par la trombe à laquelle il ne put échapper qu'en se laissant tomber sur la paroi descendante au long de laquelle il glissa dans un éboulement de cailloux érodés par les forces éoliennes.

[.........]



Une lecture de WONG

           On croise dans Wong beaucoup de figurants de la commedia della morte qui, pour être évoqués sous la latitude exotique du désert, n'en présentent pas moins des caractères intemporels : soldatesque brutale, princesse de légende, vizir intraitable ou émir grimaçant dont le cornet acoustique semble tout droit sorti de l'univers des contes ou des cartoons. Et vous y êtes aussi, agents impersonnels des services secrets, impassibles virtuoses de la maîtrise des foules, esthètes de surface aux mains sanglantes.
           Bref, l'Orient apparaît d'abord au lecteur de Wong avec l'engageante vérité des stéréotypes, et il n'est pas jusqu'aux paysages de mer et de sable dont les anses profondes abritent les empilements de cubes des villes éclatantes, qui ne semblent présenter un décor de convention.
           Ces figurants et ces images, cependant, n'introduisent dans Wong nulle intrigue policière, nul roman d'aventure ou conte philosophique voltairien. C'est que l'universel a tôt fait d'y déborder la surface des choses et des êtres dont il semblait garantir l'exactitude, pour s'étendre à de plus larges zones aux résonances plus profondes, par un processus familier à ceux qui voient dans le pittoresque le vernis fallacieux d'une réalité symbolique.
           Ainsi du personnage de Wong : s'il est authentiquement pirate et trafiquant, ce n'est pas qu'il défie l'autorité, méprise le travail ou chérisse la violence : il est par dessus tout un homme de nulle part, et entend bien le rester. Voilà pourquoi sans doute cet Ulysse sans Ithaque s'est entouré de compagnons entraînés dont il surveille aussi étroitement la santé que les débordements, attaché qu'il est à parcourir les mers à bord de son boutre solidement armé, pour y cultiver l'intensité du regard qu'avec l'appui de son commando il porte, entre deux coups de main, sur l'univers des formes et des hommes.
           On conviendra qu'aux yeux d'un être de cette sorte, le fait d'arrêter sa course puisse être une marque de faiblesse, et que l'investissement dans un projet autre que celui de la contemplation mobile des oeuvres et du monde, s'apparente à une reddition.

           Or Wong, depuis quatre ans, s'est arrêté. Incrédule, le fidèle Omar a installé son cours de poésie dans l'émirat où son ami, encalminé auprès de la princesse Dhira, poursuit une entreprise de fusion amoureuse. L'y ont apparemment engagé la tyrannie de son sentiment du beau, un soupçon de nostalgie paternelle et le désir présomptueux - et généreusement dominateur - d'élever au-dessus de la mêlée (sur les flancs de la montagne de jaspe) un être d'élection sur lequel il a projeté des aspirations semblables aux siennes.
           L'homme du mouvement et du détachement est vulnérable à la beauté : revenu contempler une dernière fois les tapis qu'il a livrés aux béotiens chamarrés de la cour de l'émir, Wong voit la princesse Dhira et jette l'ancre. Dès lors, le minuscule point qu'imprime son boutre immobile sur la surface de la rade, devient l'épicentre d'une lente désagrégation qui mine sourdement l'ordre de la ville. Qu'un vagabond s'arrête, et cet impondérable épiphénomène n'affectant qu'une portion infinitésimale des myriades de galaxies, déclenche en sourdine d'infimes réactions au sein de l'architecture secrète qui l'environne ; la faille minuscule s'étoile et gagne de proche en proche les êtres, les choses et les événements. Des haines s'allument, des foules s'enflamment et d'absurdes colères soufflées par on ne sait quelle conjoncture astrale font le jeu de diplomates à l'affût, qui les attisent pour y réchauffer leurs desseins.
           Le mouvement s'empare de l'émirat dont la torpeur, de longue date, couvait une rébellion. La mort de l'émir, à laquelle une conjonction de hasards et de contresens associe Wong, précipite la décomposition du pouvoir et favorise des factions qui brouillent le jeu du pirate. Ainsi se voit-il amèrement payé de ses initiatives : Dhira , devenue régente, s'empresse de le congédier. Habilement manipulée, la piétaille de l'émirat, mue par un de ces ressentiments confus qui font tout le charme des foules prosternées, donne vainement l'assaut à son boutre que l'aviso des Britanniques, ralliés pour raison professionnelle à la cause des braillards prend en chasse jusqu'aux brisants.
           Au bout de cette longue réaction en chaîne, Wong est emporté dans un univers inversé. Rompu, décomposé, mais ferme, il traverse en compagnie de son équipage décimé un désert de sable où les vagues qu'il affronte sont désormais fixes et minérales. Esquivant la clarté solaire, les hommes taillent leur route dans le scintillement orangé des tempêtes de sable ou sous la lumière pâle que, cimeterre suspendu, leur diffuse le croissant de la lune.
           Au terme de l'errance, une forteresse vide, jadis édifiée par des femmes au carrefour magnétique des tensions telluriques, les reçoit. Bâtiment fixe sur un océan de silice, elle n'a d'autre fonction, à l'instar du boutre dans l'élément liquide, que de contenir en les épousant les rythmes déferlants dont elle est le point nodal. Brise-lames d'une mer immobile, la forteresse, par la savante dissymétrie de son architecture interne, contrôle les assauts du chaos. C'est là que Wong s'engage, l'arme au poing, dans les profondeurs d'un puits pour y tuer Loki, rescapé du commando en proie à un accès de folie criminelle. C'est au terme de cette catabase que Wong, épuisé et régénéré, reprend pied sur les rivages de l’amitié : alerté, Omar a fait le chemin.

           Propos de poète, de physicien, d'astrologue, de mathématicien ou d'alchimiste photographe ? Le lecteur, en tout cas, est happé. Quittant le statut d'observateur, il pénètre dans des images dont la force persuasive l'emporte. Se les incorporant, il en dissout la dimension décorative et s'y perd. Rythme dans les rythmes, la partition du récit engendre des accords qui ouvrent des halliers à l'imagination. Les rythmes du monde, appelés par les correspondances, débordent les digues de nos perceptions étroites, utilitaires et spécialisées.
           Ennemi radical de la cruauté et de la criaillerie, l'oreille toujours tendue vers un imperceptible diapason, Wong, le pirate prodigue, a longtemps eu recours, rachetant les uns et secourant les autres, à cette pierre de touche dont Conrad a doté, dans son roman Typhon, le Capitaine Mac Whirr , « l'obscur sentiment de ce qui est approprié ». Peut-être est-ce faute de l'avoir toujours perçu que Wong s'est trouvé jeté dans une douloureuse errance au terme de laquelle il émerge sous un soleil noir, noir comme cette figure féminine vêtue de blanc, qui surgit près de lui dans le sable du désert.

           Après l'insolation et la négation, une ultime phase adviendra-t-elle ? On le conçoit volontiers si l'on regarde Wong comme le livre d'un bilan : conscience aiguë de la présomption humaine, mesure de la maîtrise illusoire des passions, éloge implicite de la justesse qui, plus que la rationalité, impose l'ordre au chaos sans prétendre le réduire; sens de la beauté que la déviation narcissique ou possessive rend illusoire. Ainsi de Wong et de Dhira. Dhira est étrangère à l'effort de la conscience claire qui caractérise Wong. Tandis que l'un peine à imposer son ordre à un univers riche et informe, l'autre puise son énergie dans le terreau des lois profondes. Wong est la branche, et Dhira la racine. Entre de pareils êtres, le lien est évident, mais que l'on confonde union et annexion et il explose. Manifestement, Wong ne méprise pas assez le pouvoir pour l'exercer sur autrui, en dehors des strictes nécessités vitales. Il diffère en cela de l'intéressant Sir Anthony, aristocrate interchangeable de la manipulation cynique, qui affecte le détachement d'un homme qui joue : or les êtres qui jouent seraient de vrais sceptiques, s'ils méprisaient le jeu. Mais qu'est-il advenu de la sagesse de Wong , quand il a vu Dhira ?

           Cette lecture n'est que conjecture et pesante approximation. Sans doute fallait-il s'y essayer pour montrer, du moins, ce que ce livre n'est pas. Wong n'est en effet ni une leçon de philosophie, ni un traité de morale, mais plutôt un poème illustré de tableaux. A peine un décor est-il évoqué qu'il s'impose, supplante le discours, oriente le récit, le hante et le dirige. Des images dominantes capturent l'attention, comme ces tableaux abstraits où la masse des à-plats appelle au second plan des taches de couleur qui suscitent à leur tour l'amorce d'arrière-plans où le regard s'engouffre. Thème récurrent du livre, la ville de l'émirat apparaît ainsi comme un assemblage de formes et de couleurs, où figurent ces agrégats totalement soumis aux lois élémentaires, que par commodité on appelle des groupes d'hommes. Les frontières établies par la Méthode classique vacillent : du regard esthétique au regard politique, il n'y a plus qu'un pas. Ce pas se trouve franchi lorsque Wong , regardant la ville blanche depuis le fond de la rade, en vient à se demander si l'eau, le sable et la ville elle-même ne sont pas trois états, à peine différenciés, de la nature livrée à ses déterminismes.
           On songe également à Chirico et son énigmatique Tour rouge, lorsque la forteresse de brique surgit dans le désert, et c'est encore lui que l'on évoque en retrouvant dans la ville des émirs l'esprit de ces places flanquées de portiques que le peintre métaphysique écrase de soleil. Quant aux taches de blancheur tranchant sur la verdure que Wong , regardant la ville avec inquiétude, contemple de son boutre à l'ancre, on y sent vibrer les ondes de cette terreur hiératique qui habite les Iles des morts du peintre Arnold Böcklin.
           Il y a enfin, dans l'arrière-cour interdite du palais, où l'on vient massacrer de malheureux chiens jaunes, une prémonition cauchemardesque de la cruauté mécanique des pantins de l'émirat. L'architecture du palais elle-même, par ses incohérences et ses culs-de-sac, présente une métaphore de l'étroitesse d'esprit des hommes qui l'habitent et sont les sous-produits de leurs propres édifices.
           Cette rétroaction, comme on l'a vu, régit l'histoire de Wong productrice, par un effet de boucle, de sa propre facture. Et ce ne sont pas seulement le ciel nocturne ni la surface métallique de la mer, ni le champ infini des dunes prohibées qui annoncent et reflètent dans le récit les bouleversements sanglants de l'Emirat : le mouvement même de la pensée en acte réorganise sans cesse la trame de l'intrigue. Ainsi l'écriture est-elle à la fois la source et le reflet de l'histoire qu'elle expose. Mieux encore : comme la dissymétrie interne de la Forteresse contient les ondes telluriques susceptibles de la renverser, cette écriture semble contrôler la prolifération des images, pensées et associations et tenir ainsi en lisière, par le découpage irrégulier des chapitres et les ruptures de ton et de rythme, toute entrée en phase catastrophique .

           Wong ouvre ainsi les routes d'une investigation du monde, dont les multiples ramifications n'imposent aucune direction préférentielle, mais préservent le lecteur des culs-de-sac des théories ou des prêches. Pour finir, cet étrange rendez-vous avec soi-même nous remet lumineusement les clés de notre nuit.

Michel LEROUX

Haut de Page