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Le Serpent dans le Basalte



Croyant exécuter les dernières volontés d’un mourant, Greg, cadre supérieur bien intégré venu passer des vacances solitaires au bord d’un lac nordique, est entraîné dans un parcours souterrain qui le mènera à tuer le serpent ; à être confronté à lui-même sous des aspects qu’il ne soupçonnait pas, par le biais de manifestations inattendues surgies de la terre ou du roc ; à se retrouver prisonnier d’une belle séductrice qui avait assis son pouvoir sur une horde de marginaux en organisant un rituel autour du serpent... Lorsqu’il réussira enfin à surmonter toutes ses épreuves, grâce, pour une part, à l’aide de personnages épisodiques mystérieux, il ne sera plus le même homme.

Entre temps Laura, universitaire dont l’activité secondaire d’agent des services secrets vient d’arriver à son terme, est partie rejoindre son frère Greg au bord du lac.
Pour le retrouver elle s’engage à son tour dans le souterrain, dont la configuration et les obstacles lui apparaîtront tout autres que ceux que Greg avait rencontrés, mais n’en seront pas moins, pour elle aussi, l’occasion d’une prise de conscience de son être.
D’autres personnages encore sont, diversement, concernés par le serpent. Mais leur regard sur leur environnement ne recoupe jamais celui de Greg ou de Laura.
Les lieux et les comportements d’autrui sont ainsi étroitement liés à l’itinéraire de chacun ; ce qui nous plonge dans un monde aux contours variables, à la limite du fantastique, où l’étrange affleure constamment. La fin du livre confirme pour chacun la fin d’une étape, « mais tout ne sera pas réglé pour autant ».

Extraits

Le Serpent

1
Ahuri, ébaubi, abasourdi, je me retrouve étalé dans la pierraille; des plâtras tombent au ralenti et s’affaissent avec un bruit mou alentour. La stupéfaction m’a d’abord empêché de me rassembler. Je me redresse dans l’abrutissement, un peu contusionné, à peine. Les muscles jouent normalement; le rembourrage de la casquette molletonnée a protégé mon crâne et mon sac amorti le choc sur le dos. Aventure stupide, bouffonne. J’agrippe encore de la main droite la torche qui ne s’est pas éteinte.
Mais voici qu’en explorant l’orifice qui m’a trahi la peur m’étrangle. Angoisse rétrospective en prenant conscience de la profondeur de mon plongeon. Le trou est très haut. Des pierres s’avancent en équilibre instable, sur le point de basculer, s’ébouler sur moi, m’écraser.
Me retirer, tout de suite, dans le couloir souterrain qui s’ouvre devant moi. Un pareil couloir, assez ample pour que j’y puisse marcher sans me courber, n’est pas, ne peut être, hasard géologique. Creusé de main d’homme, incontestablement, il mène quelque part, débouche à l’air libre. Sottise, sottise ridicule, de m’être acharné à scruter cette maison vide. Fallait-il donc que l’oiseau bruisseur de tempête qui m’avait escorté sur le lac m’ait ensorcelé de ses cris rauques. Vite, sortir d’ici, et rentrer, rentrer.
Le couloir s’allonge, n’en finit pas de descendre en pente douce, mais aucun éboulis n’indique une quelconque obstruction. Je hâte le pas. Rentrer. Si l’incident a brisé ma montre, mon portefeuille est à sa place dans la poche intérieure de ma veste de cuir, rappel rassurant de l’état très positif de mon compte bancaire.

Navré de te peiner


chantonna le personnage noir,

Mais ici tes chèques
Sont à sec


Il était très petit, pygmée incrusté dans le roc, confondu avec les veines minérales et les lichens qui le décomposaient tout en composant sa silhouette, affleurement sans épaisseur de fresque délavée ; silhouette qui ne renvoyait à aucune espèce précise, propulsée par de courtes pattes. Il se détachait pourtant peu à peu de la paroi, profitant des bosses pierreuses pour affermir des volumes partiels, et utilisait l’appui d’autres protubérances pour sortir de sa planéité, si bien qu’il réussit assez promptement à s’assurer un certain modelé de bas-relief.
Il n’en était pas davantage reconnaissable puisque les accidents de la paroi qui le cernaient se modifiaient constamment, empêchant toute précision des contours; il agitait une main qui le précédait et ne cessait de grossir, une main qui tâtait mousses et oxydations, les palpait et vite se les appropriait. Il avançait en glissant, parfois dissocié l’espace d’un clin d’œil; mais il récupérait avec agilité sa consistance, et les bavures qui avaient traîné derrière lui le rattrapaient et s’incorporaient.

Ni tes biens
Ni les tiens;
Plus de téléphone
Qui impulsionne.


Il ne s’exprimait qu’en chantonnant sous forme de mélopée primesautière.

Et les filles en bas noirs,
Noyées dans le déversoir.
Plouf! et bonsoir


Trop vrai! Les images qui furent chatouilleuses ne sont plus que souvenirs perdus dans un effondrement de gravats et de moellons.

Trois bosses sur le crâne
Et te voilà en panne.


Mais pourquoi ces vers de mirliton, agaçants par leur médiocrité sans résonance ?

Sans résonance ?
Avance, avance.


Les mots mal accordés reviennent en écho et se répercutent derrière mon dos, résonnent dans une toile d’araignée dont je deviens le centre, et les phrases entrent en phase, emmêlant un brouillage continu où, par intervalles suraigus, surgissent des chèques en bas noir, des télépannes à résonance et des filles à sec.
Maintenant il avait acquis un volume appréciable; il ne lui fallait plus qu’une légère poussée pour se détacher de la muraille, et voilà, hop! il marche à mon côté, pas plus haut que ma ceinture, un peu bossu, un peu bancal, tête dissymétrique et pas bien d’aplomb sur son cou, mais fort à son aise dans l’ensemble.
Je peux, de ma situation dominante, abaisser sur lui un regard condescendant :
- Cesse de dire des sottises à propos de mon chéquier, et autres balivernes.
Le mot semble l’amuser puisqu’il soubresaute en lançant :
- Balivernes. ‘Bât’ à porter, ‘hiver’ pour grelotter et ‘haine’ pour t’écorcher.

Puis plus rien. Son silence me surprend et je tourne la tête vers lui. Mais maintenant c’est un égal qui marche près de moi, de ma taille, dont les difformités ont disparu.
- En fait, me dit-il tranquillement, tu n’as pas encore compris où tu vas.
Si le ton dédaigneux n’est plus de mise avec ce personnage qui a dépouillé sa bouffonnerie, la sévérité n’en est que plus nécessaire et je lui réponds, d’une voix voulue directoriale, que je sais parfaitement où je vais, jusqu’à l’issue du souterrain qui me permettra de regagner le kayak, la cabane et, finalement, ma ville et la firme.
- Hum! fait-il d’un air songeur, tout cela ne me paraît pas très réaliste.
Son scepticisme m’a piqué.
- J’ai eu coutume de concevoir, d’organiser et de décider. En l’honneur de quoi changerais-je ? Soit ! je reconnais m’être énervé, mais au départ ce n’était qu’humanité d’exécuter les dernières volontés d’un mourant; les affaires n’empêchent pas d’avoir du cœur; et j’étais irrité de ne pouvoir m’acquitter du message en raison du délabrement de la maison; les affaires habituent à l’efficacité. Aussi ai-je cherché une indication pour en retrouver les habitants.
Cette explication me semble raisonnable et satisfaisante, si clairement explicative que je ne ressens plus de gêne à m’être ainsi conduit. Je ne l’entends pas. Découragé il a sans doute cessé de m’escorter. Mais, avant que j’aie eu le temps de m’en assurer, le voilà qui reprend :
- Tes justifications ne tiennent pas debout. D’ailleurs, décris-moi ton bureau.
Mon bureau, mon poste de commandement, je pourrais m’y diriger dans l’obscurité. Voyons, mon bureau, il y a, des murs, des murs . . .
- Et ton habitat ?
Des murs, des murs blancs, neutres, des murs en haut, en bas. Rage!
- N’avais-je pas raison ? Tu ne peux rentrer dans des lieux vides et sans portes.
La voix grave vient d’au-dessus de moi; il est très grand, très calme.
- Prends garde au puits.
Dans mon trouble je n’ai pas vu s’étaler à mes pieds le plan d’eau sombre qu’un étroit rebord seulement contourne de chaque côté. Je le fouille de ma torche. Au fond une paroi nue, mais la chaussée de gauche monte vers un prolongement. Dois-je le remercier ? Scrupule inutile, il a disparu.

[.........]

2
La tête montait et le cou d’anguille se perdait dans l’ombre d’où elle émanait, une ombre qui lui était consubstantielle, au point que la courbe serpentiforme semblait plutôt solidification de la nuit que prolongement de la bête. Une tête plate, entièrement fendue par une gueule aux trois rangées de dents triangulaires, acérées, lumineuses, non pour être blanches mais faites d’obscurité phosphorescente, de ténèbres aiguisées à l’extrême pointe de leur dureté; et cette gueule s’écartait, assez grande ouverte pour mordre, se balançait jusqu’à presque atteindre la plate-forme et lançait une langue bifide qui mouillait le rocher. Puis elle se repliait sur elle-même comme rentrée dans le cou, réabsorbée par l’étalement nocturne; alors, au-dessous de moi je ne voyais plus que la nappe noire, visqueuse, épaisse.
Je ne pourrai pas rester indéfiniment sur la plate-forme.
J’avais rencontré l’hydre légendaire, crue disparue ou n’ayant jamais sifflé que dans un monde cauchemardesque de mythes enfouis; j’avais fui engouffré à travers l’ouverture étroite et, malgré le peu de prises, j’avais gravi la cheminée pour me tapir sur le ressaut, dos collé au mur, le plus loin possible du rebord contre lequel venaient battre les vagues lentes du basalte.
Prolongeait-il un corps ce cou, ou ces cous, dont au sol je n’avais fait qu’entrevoir la giclée multiple ? Je savais que pour les yeux invisibles j’étais lumineux, élément étranger au monde souterrain, et je me plaquais contre la paroi verticale, sans issue.
Le serpent se dépliait en coulant des courbes amorcées, défaites, et reprises sur un autre mode.
Hurler eût été non-sens, émission d’ondes aussitôt étouffées par l’épaisseur ambiante. Les tonalités de la nuit souterraine prohibent toute rupture sonore et l’ondoiement du serpent était aussi dénué de frissons que la pétrification qui s’appuyait sur mon dos. Je roulais dans un dérapage immobile dont les vibrations rythmées par le tentacule dansant s’accéléreraient vers le point où, tout contrôle perdu, je décrocherais de la muraille pour m’abattre dans l’enroulement du câble.
Pareil abandon n’était-il pas négation du cheminement que j’avais fabriqué et appelé "ma vie " ? Mais de souvenirs exemplaires je n’avais plus; leur pesanteur comme leur coloration s’était éteinte, et l’assemblage rigide de poutrelles et de chevrons, échiquier où plus habilement que d’autres je me mouvais, se ployait et s’affaissait, dureté dissoute, annulant le volume bien découpé que j’avais pensé structure. Le désarroi mouillait mes tempes et collait mes cheveux sous la casquette. Ma force, il me faudrait dorénavant la puiser de ce rubis sombre qui rougeoyait doucement derrière mon front, le rubis dont j’avais ignoré la présence, de même nature que la nuit et cependant distinct d’elle. Les yeux blanchis du vieil homme se confondaient avec l’éclat de la gemme en lui conférant un lustre qui, pour n’éclairer pas davantage, diffusait à travers les ténèbres une lumière qui était leur, née d’elles. Sa densité émettait des ondes de force qui me réajustaient assez pour que je tire la hachette de son étui et l’assure sous ma main, une main presque sans tremblement.
Je me suis accroupi et lentement me suis allongé vers le vide. La pointe cornée, lancée d’un jet trop rapide pour que mon œil pût la suivre, bondit à quelques doigts de mon visage. De si près elle avait terriblement grossi. Non plus lisse mais bosselée, assemblage de plaques incrustées. Elle allait retraiter escamotée dans le fluide impénétrable. Mon bras droit se détendit en un revers générateur d’ellipse et la hachette échappant à ma prise s’enfonça dans l’obscurité. Je roulai sur moi-même pour m’écarter.
Je guettais. Les corolles nocturnes s’ouvraient, se dépliaient, palpitaient, et doucement se refermaient résorbées par l’absence d’étendue où elles avaient créé l’illusion d’un espace. Et j’étais sans armes, sinon de misérables mains nues dont la fragilité m’accabla. Au cœur de la coulée mon arsenal de pensées n’était plus que cordon imaginaire dont la tresse se perdait tôt dans les détours des couloirs. Tenter de redescendre vers la cavité eût été passer dans le rayon d’action de l’hydre. La peur déformante me pénétrait en me dépossédant. Le roc chancelait par ondulations lentes et sa houle régulière ramena le point de nuit rougeoyante entre les arcades sourcilières. Je le fixai désespérément, car lui connaissait les gestes à exécuter, et le vieil homme aussi qui m’avait donné le coupe-coupe.
Le coupe-coupe.
La tête s’était abaissée, plate sur la pierre, pas encore prolongée par le cylindre oblong. Je déposai précipitamment mon sac et tirai du fourreau la longue et large lame dont je saisis la poignée à deux mains. Alors je m’appuyai contre la paroi, prêt à frapper d’un coup de revers. Je n’avais pas vraiment regardé la bête en face. J’étais désormais décidé à soutenir ce duel ultime. Si je voulais jamais rejoindre la nuit claire au sortir du dédale, la grande nuit cosmique inspiratrice de vie, le silence argentin des espaces nus, il fallait regarder et venir à bout de la tête ou bien l’opacité de la nuit close me goberait dans le vide informe, épais, que contenait le ventre de l’hydre qui en sourdait.
Le serpent ondulait sur la plaque rocheuse, cylindre plus gros que mon corps, dont la majeure partie sans doute était à s’agripper sur les saillies de la paroi, invisibles. La tête se releva, se balança; j’ai fait face; hideuse, elle ne me paralysait plus.
La machette vibra sous le choc et mes deux poignets tremblèrent. Le coup imparable du serpent avait été plus rapide que ma riposte et pourtant il gisait à mes pieds, frémissant à peine. Son jet, d’une puissance qui m’eût écrasé, avait été trompé par la lueur pâle de l’acier qu’il avait percuté de tout son élan, s’étourdissant contre la muraille. Je levai l’arme et, mon poids entier rassemblé dans mes mains, je frappai à l’arrière de la tête. Le tranchant fendit la dalle, et le corps du monstre bondit, ressort dont la violence arracha la machette; et elle s’envola suivant une parabole très pure, lune lustrée coupant les ténèbres, vite perdue de vue.
De la branche sectionnée giclait un sang glacial, d’un noir brillant. La tête tranchée était à demi submergée par le flot pestilentiel qui chutait en lente cataracte de la découpe; et au ralenti, le tronçon, tiré en arrière par le poids du corps qui s’effondrait, s’éloigna et disparut, ne laissant que la tête plate dans une flaque noire.

Je me traînais sur des avant-bras et des cuisses que je ne sentais plus exister. Je respirais lourdement. Les vapeurs refoulées du corps de la bête m’engorgeaient, empâteraient bientôt le libre jeu des pensées, qui exigent de sauter avec agilité sous peine d’absorption dans l’informe.
Je me traînais, aspiré par le vide qui m’envahissait, mais le point rouge me halait vers la cavité. Mes genoux grattèrent le sol, douloureux enfin, et je descendis la cheminée où la terreur m’avait propulsé. Les bords de la fente luisaient d’une auréole bleue très pâle et je sentais sous ma paume les parois palpiter doucement. Lieu où le rythme faisait naître le temps, hybride par où il me fallait transiter, dans ce volume germait un battement différent des myriades de l’océan noir. Au fond de la grotte, un peu au-dessous de moi, s’ouvrait un couloir où je pourrais m’enfoncer. J’aspirai un air lourd qui croisillonna mes rétines et fus heureux; ces raies étaient rayons lunaires, affaiblis par leur descente, fatigués, rayons encore pourtant, ondulant en filet récupérateur qui me hisserait vers la grande nuit libératrice. Et j’avançais au long du couloir.

[.........]

Le Businessman

1
Simiesque. De la tête rentrée dans les épaules aux jambes arquées. Laura l'examinait froidement. Elle avait rejeté l'inquiétude comme inutilement encombrante, en dépit du revolver – un Smith & Wesson 357 Magnum – que maniait une des pattes poilues avec la dextérité apparemment désinvolte qu'autorise seule une longue familiarité. Ce n'était pas elle qu'il menaçait, décontenancé plutôt par l'absence dans la cabane de la cible escomptée, s'appliquant à penser, tentative pénible de concentration démentie par la mobilité des yeux où passaient des traînées d'angoisse. Il bafouillait – défaut d'élocution plus que désarroi – en la questionnant sur des points où elle faisait sobrement part de son ignorance. Son acolyte surveillait la porte, placidement, épais autant qu'un ours; celui-là ne s'efforçait pas même à la réflexion. La cabane les avait aimantés au point qu'ils semblaient ne pas avoir remarqué la tombe toute fraîche, et Laura s'émerveillait de la puissance des opinions préconçues, également coercitives chez le tueur et l'homme d'état.
Elle ne les redoutait pas. Attachés à une idée fixe, il ne leur restait plus de disponibilité pour s'ouvrir à l'attrait d'un corps de femme. Les yeux inquiets, soupçonneux, balayaient la pièce avec incrédulité. Curieusement ils avaient paru la croire quand elle leur avait dit monoplace le kayak de son frère. Sans doute la présence de la barque les avait-elle convaincus de son départ solitaire. Le singe avisa enfin une bouteille de whisky sur une étagère, la déboucha et but au goulot. Il empoigna une chaise, s'y affala; son bras gauche pendait jusqu'au plancher. Laura ne bougeait pas, assise sur le lit, mains à plat contre ses cuisses, sachant que c'est le mouvement qui effraie les fauves; tant que ne monterait pas en eux une peur obscure, ces deux brutes seraient inoffensives.
Tous trois immobiles dans le grand silence du matin. La lumière pâle, vide, les isolait dans un espace dépourvu de liaison.
Elle calculait. Mieux valait leur signaler la tombe qu'ils repéreraient inévitablement, s'inscrivant ainsi dans le rôle d'une alliée à ménager.
Ils bondirent aussitôt, oublieux d'elle. Ils avaient trouvé pelle et bêche, et s'affairaient à retourner la terre meuble. Elle appréciait l'aisance de leurs gestes dès lors qu'ils étaient débarrassés du poids de la pensée, mouvements robustes et souples, sans frénésie qui, vus de loin à travers la fenêtre, s'enchaînaient en continuité harmonieuse.
L'autre fenêtre, à angle droit, découpait le lac parcouru de vibrations lumineuses au gré des nuages. Sans importance est l'emplacement du rectangle que trace le devin sur le tissu du monde, ou que le hasard lui propose; battements et palpitations y répercutent également l'univers, déchiffrable pour qui s'absorbe dans son bruissement. L'eau rayée d'argent fondu s'approfondissait en un noir d'opacité, se recouvrait d'enduit de laque pointillé de scintillements stellaires. Porteur de vaisseaux fantômes évanouis dans un crépuscule, le lac ne ramènerait pas la tache vive du kayak. Ses courants étaient appels sans retour vers des montagnes violettes . . .

- Vous êtes sa veilleuse, disait Oswald.
Elle avait véhiculé dans son Opel ce campeur solitaire, malingre, aux grosses lunettes rondes qui lui donnaient l'allure d'une chouette éberluée. Au deuxième matin, il lui avait avoué, avec une réticence gênée, être poète. Elle n'avait pas ri et il lui en avait su gré. Deux jours ils avaient roulé ensemble sur les routes de terre, encerclés par la forêt répétitive, et pendant deux nuits s'étaient cherché, dessinant sur leurs peaux des lacis intermittents, circonspects et hardis, comme il convient à des explorateurs, si bien qu'ils s'étaient séparés sans emphase ni cynisme, assurés d'une connivence qu'espace et temps ne dissoudraient pas.
- Il s'est oublié. Si vous aussi l'abandonnez ses dernières braises noirciront.
La lumière fine se diffusait sous la tente, auréolant leurs corps dont les halos se confondaient. Il s'était penché sur elle, enfoncé dans ses yeux, englouti par leur étang sombre au point d'en négliger la splendeur des seins et des hanches.
- Exilé en vous, il s'y peut retrouver.
Il avait esquissé un sourire d'excuse car il savait combien elle détestait les pauses solennelles chères aux interprètes du caché.
- On pourrait dire la même chose plus simplement, avait observé Laura, par exemple constater que je lui rappelle une adolescence et une prime jeunesse dont il a gardé quelque nostalgie inavouée.
Oswald avait baissé la tête. Laura ne voyait plus que ses cheveux frisés. Elle avait maudit le réflexe universitaire, renforcé par les Services, qui lui enjoignait de brandir le système d'une logique éprouvée. Elle aurait voulu avouer qu'il disait vrai, mais le barrage tenait bon.

Le singe poussa un piaillement de triomphe et disparut tout entier dans la fosse. Laura, incertaine du déroulement à prévoir, attendait. Il sauta du trou comme rebondit une balle de caoutchouc et détala en direction de la Jeep. Il était surprenant qu'il ne courût pas à quatre pattes. Le comparse s'extrayait pesamment de la tombe; il regagna la cabane.
- C'était bien celui que vous cherchiez ? interrogea Laura en s'efforçant de parler avec indifférence.
Le visage poupin ne manifesta aucun signe de compréhension. Elle poursuivit, sur un ton qu'elle s'imposait neutre:
- Comment est-il mort ?
- Ça, on sait pas, articula l'autre.
Il ne bougeait que ses lèvres, totem définitivement incrusté contre le montant de la porte.
- On est pas médecins. En tout cas il a pas été tué.
Silence, suivi d'une affirmation péremptoire :
- Pour ça on est sûrs.
L'orgueil du professionnel perçait à travers cette phrase qu'il n'imaginait pas rassurante pour Laura. Au moins Greg était étranger à une affaire de meurtre.
Une longue antenne avait jailli de la Jeep. Laura ne s'en étonna pas. Il était prévisible que les aptitudes mentales des deux hommes auxquels elle avait eu affaire étaient trop minces pour leur permettre de dépasser le niveau d'agents d'exécution. Ils se hâtaient de rendre compte de leur incompétence à leur employeur. Le bras élastique du singe s'agita verticalement au-dessus du pare-brise.
- Je crois que votre collègue vous appelle, dit Laura.
L'autre se retourna d'un bloc avec une rapidité inattendue et partit sur-le-champ en trottinant. Décidément il s'apparentait à un ours.


Bientôt, survolant les sapins, le bruit d'un moteur d'hélicoptère.

2
Le petit homme lisse sauta de l'hélicoptère
Un bel oiseau jaune flamboyant
Sans ailes.
Il inspecta la tombe ouverte à la lisière des sapins
Et il ouvrit la porte de la cabane.
Il se déplaçait très vite
Sans courir ni remuer d'air
Ni même se presser.
A l'aise partout et vêtu comme il convient
Selon la saison et la raison
Jamais négligé non plus qu'ostentatoire.
Bottes de ranger
Pantalon et veste à capuche gris vert modèle suédois,
Le meilleur
Chandail à col roulé
Casquette de tweed
Neufs mais judicieux.
Il se découvrit
Aisance mondaine et calcul économique du geste
Se présenta: George Sleek
Identité invérifiable
Et s'excusa auprès de Laura :
La grossièreté navrante de ses employés.
Il ne semblait pas volubile
Tant son articulation détachait les mots clés
Mais les phrases se suivaient,
Claires, courtes, équilibrées,
Sans discontinuité
Tressant un câble serré déroulé à vive allure.
Sa peau était lisse
Ainsi que ses mains soignées.
D'âge moyen et destiné à le rester.
Il relut le message laissé par Greg
Et déploya une carte à grande échelle
En demandant s'il était bon kayakiste.
Il enchaînait ses déductions
Qui s’emboîtaient sans effort l'une dans l'autre
Et ceintura d'ovales rouges tracés d'une main sûre
Les zones où retrouver le kayak
Puisque son frère n'était pas rentré dans les délais prévus
Et que ces eaux calmes rendaient un naufrage improbable.

[.........]

(La fin du livre)

Où était le réel, où l’imaginaire ? Il mettait tout à plat, sur un même plan, les faits concrets précis, les pulsions de l’inconscient, les forces obscures du cosmos qui nous entourent, la clarté de jugement et la précision de l’exécution. Mes cases bien ordonnées se brouillaient, fichiers mélangés, les frontières s’évanouissaient, dissoutes dans une brume lumineuse. Pour un universitaire, qui tente sans cesse de mettre en ordre afin de transmettre un message clarificateur, ce sont moments troublants que ceux-ci.

J'ai vidé d'un trait mon verre de whisky.

Une lecture du
SERPENT DANS LE BASALTE

Plus en encore que Fleuve, Le Serpent dans le basalte recourt aux éléments naturels pour exprimer ce que le héros – anti-héros en l’occurrence – refuse de laisser monter à la conscience claire, dans la première partie du moins. Cadre supérieur habitué à concevoir mais à laisser ses subordonnés se colleter avec la complexité inhérente à la matérialisation de ses concepts, Greg est tout prêt à repérer dans son environnement des agents susceptibles de prendre en charge ses propres problèmes, qu’il ne s’avoue même pas être des problèmes.
Ainsi faut-il que le Vieux avant de mourir, l’envoie dans une maison vide pour lui faire mettre le doigt sur le vide de sa propre vie, ou plutôt, pour le signaler au lecteur, car Greg, à ce stade, n’établit pas le rapprochement. L’intervention du Voyant confirme l’aveuglement du personnage inconscient de son état. Inconscient, oui, mais projeté par un accident qu’il croit purement physique, dans une cave. Un lieu, justement, dont Bachelard nous a appris les liens étroits avec l’inconscient, et qu’il explore minutieusement. Il n'y trouve rien encore. Il est toutefois lancé, quoique à son insu, dans une quête de lui-même, puisqu'il s’abstient de voir l’escalier qui mettrait un terme à ce début d’investigation en le ramenant à la clarté solaire.
Au contraire, il sent que le parcours dans un souterrain lui sera propice et s’y engage ; effectivement, il y rencontre les petits gnomes surgis des parois rocheuses, qui lui serinent en clair son inanité, amorçant enfin une prise de conscience.
Il l’a pourtant vu, l’escalier, puisque le Tribunal rouge, émanation fantasmatique et partiale de son épuisement, en fait un argument à charge. Accusé d’effraction et d’assassinat (du serpent), Greg essaye de se justifier en invoquant les injonctions du Vieux moribond. Le Tribunal, voix intérieure qui monte avec une force toujours accrue des profondeurs de la psyché de Greg, n’a cure de ces excuses exogènes : son attitude semble dictée par le désir de mettre l’accusé en face de ses propres responsabilités. Greg entrevoit alors une vérité sur laquelle il ne reviendra pas, mais qui influera sur son devenir postérieur à l’émergence qui marque la fin du roman : on ne peut pas être à la fois le chef qu’il fut et l’explorateur de soi qu’il est devenu.
Greg est condamné. . . à poursuivre son chemin dans un désert de plus en plus hostile où il s'effondre.
Heureusement l’Ermite, guidé par son chat, lui vient en aide. Outre les soins physiques qu’il lui prodigue, il le met en garde contre les hallucinations. En lui enjoignant de ne pas attacher trop d’importance aux démons, «qui n’attendent que ça », l’Ermite assure un équilibre – qui est la marque de la structure du livre – entre le fantastique et le rationnel.
L’Ermite est, avec toute sa force d’âme régénératrice, comme l'indique à lui seul le nom que Greg lui attribue -- celui d’une lame du Tarot -- un vecteur d’une réalité au-delà des apparences. Cela nous ramène au bord du fantastique. Cette ambivalence de l’Ermite sera ensuite confirmée dans « Greg II », lorsque, Greg étant sur le point de sombrer dans l'irrationalité d'un comportement émotif, la « Parabole de l’Abbé » lui parvient par le canal d'une transmission de pensée assurément peu rationnelle.

Le fantastique continue à cheminer, sotto voce pour ainsi dire, quand, pour terminer « Greg I », le protagoniste rencontre celle qui sera dans « Greg II », tant par son action salvatrice lors de la cérémonie sacrificielle que par la pertinence de son conseil, la réplique de l’Ermite. Ici c’est par son seul regard qu’elle l’incite à tourner vers la paume le chaton de la bague qu’il a héritée du Vieux. Chaque fois que par la suite Greg refera ce geste, il passera inaperçu de ses ennemis. Serons-nous alors dans l'irrationnel ou le rationnel ? Libre à nous d’estimer, en toute rationalité, que si Greg songe à dissimuler le chaton de la bague c’est qu’il redouble de circonspection, donc qu’il multiplie ses chances de sécurité.
Greg lui-même nous conforte dans cette interprétaion par son comportement de plus en plus résolu dans « Greg II ». Sans y être aucunement abandonné des adjuvants dont le secours frise le fantastique, le héros fondera de plus en plus sur ses propres ressources sa sortie du labyrinthe. Nous laissons au lecteur le soin d’en découvrir les étapes.

Dans la partie médiane centrée sur Laura, par contre, le fantastique est aussi exclu que possible, exception faite de la rencontre avec la sangsue, autre avatar du serpent, que Laura, en professionnelle de la recherche, tente de décrypter ; et de l’autre rencontre, « inutile », avec le Nain sorti tout droit de Bunuel, emblème évident du fantastique.
Si Laura est une investigatrice sensible et efficace, elle ne se berce pas de vaines illusions sur l’importance réelle de son action, au contraire de Greg, son frère, qui confondait sa réussite sociale avec son éventuelle valeur personnelle, La lucidité est son apanage, et pourtant l’organisation de toute la section « Laura » nous invite à nous interroger sur la réalité des apparences. L'héroïne elle-même se pose la question :" Quel est le [vrai] visage de la caverne ?".Ce fut un parcours initiatique pour Greg, on l’a vu; ce le sera également pour Laura qui devra y mesurer son courage face au souvenir de ses faiblesses, mais cette fois sans coloration surnaturelle. Pour le spéléologue qui y mourra, le géologue frustré dans ses appétits scientifiques, ou l’homme d’affaires, l’aventure revêtira autant de significations différentes.
On ne saurait mieux figurer la complexité des choses de ce monde, entrave irrémédiable à toute connaissance exhaustive, ainsi que la difficulté de communication entre les êtres, due à la multiplicité des positions et des points de vue. A travers Le Serpent dans le basalte, l’inconnu nous guette de toute part.

En même temps, l’épisode Sleek annonce, malgré la dissimilitude des événements, l’histoire de Sabrina dans « Greg II ». L'un règne par la finance et la technique, l'autre exerce criminellement sur la masse l'autorité d'une intelligence froide. Ces deux incarnations du pouvoir, sont-elles si différentes l’une de l’autre en fin de compte ? Quand on voit le sort tragique réservé à la communauté qu’elle a subjuguée, on se demande avec inquiétude quelles seront, au-delà du roman, les conséquences des agissements d’un Sleek. Le trésor qu’il a déterré pourrait bien être une métaphore du pétrole ou des minerais fissiles, dont les usages qu’en font les hommes compromettent la survie de la Terre.

Peut-être débordons-nous ici le cadre strict du roman; peut-être même, en évoquant cet aspect sociétal, en limitons-nous la portée ? Après tout, l’auteur, lui, se contente, par une de ces apparentes restrictions qui marquent souvent une plus large ambition, de conclure le livre en focalisant l’intérêt sur le sort du frère et de la sœur. Il aura tout de même soulevé bon nombre de questions en passant!

Nadine KATZ

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