La Roue de Fortune
Malgré quelques références qui situent l’action dans les années soixante, malgré l’ampleur et la précision de l’évocation de décors aussi variés que le Midi, Londres ou l’Irlande, le milieu où baignent les personnages déborde largement un cadre strictement social, localisé et daté. Le roman nous entraîne aux confins d’un certain fantastique qui ne revêt jamais la forme de l’invraisemblable ; plutôt celle d’un imaginaire qui frise la voyance au delà des apparences. Un mystère impalpable plane, trop fondamental pour être élucidé, inhérent à la condition même des choses dans l’univers.
Une affaire,apparemment obscure, de fausses Livres Sterling à échanger contre des vraies provoque, au fil des pages, dans une sarabande parfois comique, la mort d’un certain nombre de malfrats.
Mal à l’aise, décalé face aux autres, Horatio en "vacance" (dans tous les sens du terme) va de l’avant sans faillir, mais sans bien savoir vers où.
Les deux situations se croisent, déclenchant l’intervention de personnages énigmatiques, dont les liens avec le Cosmos (jamais formellement avérés) guident Horatio sans qu’il s’en rende clairement compte. Il ne manque pas de sensibilité à la pregnance des forces de la Nature qui l’environne, mais il est loin de saisir tout ce que peut masquer l’immédiate quotidienneté des faits.
Dans le vaste labyrinthe du Monde, quelle est l’autonomie de l’homme, à la fois conditionné par la grille de la civilisation (dont la fausse monnaie peut être vue comme l’emblème) et soumis à l’influence de forces mal déterminées ? Emporté dans le cycle du devenir, le héros (qui à la fin du livre n’est même plus tellement friand de la vraie monnaie qu’il a obtenue) réussira-t-il à se cerner lui-même, à prendre ses marques, à émerger davantage encore?
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Extraits
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Il était assis derrière un long bureau vide et la fenêtre, dans son dos, me gênait pour distinguer ses traits. Je ne voyais que des masses : une tête lourde, un buste vêtu de noir où éclatait le rouge de la boutonnière ; il avait posé sur le plateau deux mains tramées de veines saillant en cordons.
Les nuages déferlaient en vagues sur la vaste baie vitrée, et son visage se fondait dans leur écume, les contours n’apparaissant clairement que par intervalles.
La semonce était dure mais je la comprenais mal. Les vibrations des marteaux piqueurs et le grondement des excavatrices qui montaient de la cour, mêlés au bruit sourd des moteurs de machine, m’empêchaient de bien saisir le sens des mots et je n’osais pas demander à un supérieur hiérarchique de son rang de répéter ses phrases. Sa voix grommelait avec impatience, je tendais l’oreille mais les sons se perdaient dans l’indistinction générale. Sous le ciel qui se violaçait il s’est emporté, et ses yeux en ont acquis une tonalité de sel gemme accordée au sifflement de ses lèvres pâles. J’aurais dû baisser la tête ; je ne le pouvais pas; je me sentais écarquiller les yeux, embrumé par l’éclat marin qui engloutissait la pièce.
Un geste du bras, quelques paroles glacées me signifient que je peux disposer, et je rejoins sur le palier le gnome médaillé qui fait office d’huissier.
Il ricane et sa bouche énorme s’élargit encore. Il sent mon anxiété et s’en amuse à sa façon. Par feinte maladresse il laisse tomber sa béquille sur mon pied, à la naissance des orteils, pour faire mal, et je me mords les lèvres. Mon impassibilité, qu’il prend pour de l’insouciance, le rend d’humeur maussade et, j’espère, gâtera une partie de son plaisir. Il tourne ses jambes bancales et négligeant l’ascenseur, me précède, appuyé sur sa béquille, pour descendre le grand escalier en courbe, qu’il s’efforce de retarder autant qu’il le peut, car je ne suis pas dupe de ses contorsions et le devine capable d’une grande agilité quand il le désire.
Il est vrai que je suis inquiet; j’ai cessé d’être intégré, inséré; dorénavant je vais vivre un avenir incertain, redoutant une mutation d’office dans une morne sous-préfecture au pesant ennui.
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J’ai pourtant dû m’endormir puisque je peine à écarquiller les yeux, front appuyé contre mes deux bras croisés sur le volant. La lumière fine, encore piquetée d’une grisaille sentie plutôt que distin¬guée, emplit la voiture. Je me redresse pénible¬ment, me passe la main dans les cheveux. La nuque est raide et douloureuse. J’ai oublié de remon¬ter la vitre sans prendre garde à la fraîcheur de la nuit. Je peste et fourrage dans ma poche pour chercher un paquet de cigarettes.
La cataracte se déverse, m’engloutit : accident, meurtre, faux billets . . . Le choc m’assomme, me dissocie, plus rien ne coïncide; fiction absurde ! Mais les preuves sont là, palpables, évidentes, et même elles acquièrent une surprenante densité.
Ce sac de voyage gonflé, en cuir noir au grain un peu gros, trapézoïdal, avec sa poignée légèrement écorchée, son fermoir en métal doré, ses soufflets fatigués et creusés à l’emplacement des plis, il ne m’appartient pas. Il occupe tout l’espace libre à côté de moi, pesamment installé sur le siège, indifférent. Je n’ai pas l’audace de l’ouvrir mais je le sais bourré de faux billets, ces faux billets que des tueurs recherchent.
Je me sens chanceler, submergé par un courant qui me dirige vers l’abandon et l’aveu.
Je ne bouge pas. Le scepticisme des inspecteurs, l’interrogatoire, les contradictions dans lesquelles je m’enferrerais, et, au bout, la prison. J’interromps avec peine le déroulement des images.
Il est moins fou de me laisser porter par la lente coulée nocturne. Je devine, vaguement suggérée à travers des indices mineurs que je ne saurais préciser, une dramaturgie qui m’échappe encore, d’un modèle inconnu – de moi en tout cas – et probablement non dénuée d’un certain comique. Elle m’annexe pourtant, peut-être afin de tenir un rôle de figurant, m’enferme dans un labyrinthe où ce serait démence de courir au hasard, dépourvu de plan directeur, pour me briser la tête contre un mur.
[.........]
De soudaines sonorités glissent vers moi, semblables à des accords de guitare.
Je tends l’oreille; sans nul doute le guitariste joue un air du folklore américain.
Je contourne la bâtisse. L’autre face est éclairée par le soleil levant qui teinte les vieilles pierres d’ocre rosé. Au pied d’un escalier extérieur d’où jaillissent des valérianes blanches, un être indéfini gratte une guitare. Comme il me tourne le dos je ne peux déterminer son sexe; en tout cas les cheveux, longs mais crasseux, l’affaissement des épaules, m’interdisent de l’assimiler à celle que je recherche.
Il ne m’a pas remarqué. J’approche en écrasant lourdement la pierraille. L’androgyne ne tressaille pas. Absorbé par son instrument il ne voit ni n’entend rien.
Je l’examine.
A en juger par les poils roussâtres qui pendent de son menton ce doit être un individu de sexe masculin. Mon ombre tombe sur lui sans éveiller la moindre réaction, et je ne désire pas le toucher pour le tirer de son rêve. Trop sale.
Il me faut pourtant agir; sinon cette attente s’éternisera. De deux doigts je tape sur la caisse de la guitare. Il lève la tête et ses yeux confus aux longs cils flottent vers moi; des yeux de fille soûle voilés par un brouillard permanent.
Je détache soigneusement les mots :
- Qui habite ici ?
Le regard brumeux ne s’éveille pas. Je répète la question mais il s’affale sous l’effort et se penche sur sa guitare. Dans ce désert, à côté de ce bâtiment presque écroulé, il ne ressemble même pas au traditionnel innocent.
Espérant que la langue nous sépare, je reprends en anglais :
- Who’s living down here ?
Une lueur d’intelligence avive les yeux marron, momentanément un peu moins noyés dans l’alcool ou le LSD, mais il continue à gratter mécaniquement les cordes.
Agacement croissant, une fois de plus je répète.
Il ploie un bras avachi dans la direction de l’escalier et murmure d’une voix pâteuse :
- Diana’s up there.
Epuisé il se laisse tomber sur sa guitare, mais je l’ai oublié, enchanté par le nom de celle dont j’attends la rencontre.
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Un objet dur contre les reins interrompt mes interrogations fumeuses. Je tourne la tête.
Mon estomac se dérobe. Une lampe invisible diffuse des flaques jaunâtres intermittentes où se modèle une silhouette sombre, massive, trapue sur ses courtes pattes, qui appuie dans mon dos le canon d’un revolver. La bouche s’ouvre, sons emportés par les beuglements de la tempête. Peu importe que j’aie ou non entendu. Le visage simiesque est impitoyable.
Un visage de gorille, d’une férocité sans appel, qui n’écoutera rien. . . C’est dans une comédie grinçante que le hasard m’a poussé !
Anesthésié je m’efforce de rassembler assez d’énergie pour mourir correctement, cramponné à mon effort; sinon je vais être capable de toute trahison, j’en suis sûr.
Avec dextérité il entr’ouvre mon trench, s’empare du Beretta qu’il envoie par-dessus bord. Il abat ses pattes sur mes épaules, me traîne dans la partie couverte de l’entrepont. Je me laisse haler, impuissant, jambes pendantes, conscient de l’insignifiance de mon poids.
Nous avons roulé tous deux sur le toboggan. Le creux a été profond. Sauvé par ma légèreté je m’accroche aux montants d’un banc; le singe disparaît dans la nuit. Hébété je me dresse sur les genoux mais le voici qui surgit à quatre pattes. Il ne tient plus le revolver.
Nous le voyons en même temps, coincé à la base du bastingage, et nous plongeons ensemble, mais il a déjà franchi toute la largeur du pont.
L’acier bruni virevolte en tous sens, s’immobilise brièvement par intervalles, arme qui sauvera le gagnant de cette loterie, et nous la poursuivons dans un chassé-croisé incohérent. Je n’essaye plus de me relever; je glisse sur les fesses ou tête en avant, cheveux dans les yeux, et le gorille fonce derrière moi. Les rafales me déportent brusquement; je tente de feinter pour éviter d’être écrasé par ce bloc d’une densité meurtrière.
Les paquets de mer s’effondrent sur nous, m’aveuglent. Je ceinture le bastingage; je ne sais plus où s’est niché le revolver ; narines obstruées par l’eau, clown d’angoisse, j’étouffe.
Je lâche la rambarde et repars sur le dos.
Une équerre luisante dérape devant mon nez. Je tends le bras. Trop tard.
Basculé par un changement d’inclinaison de la patinoire je m’enfonce à plat ventre dans l’obscurité. Le singe gigotant les pattes en l’air me dépasse et percute une cloison qui résonne. Mes pieds trouvent un appui et d’une détente je m’éloigne.
Le canon du revolver heurte mes doigts; je serre; il glisse et le cylindre de métal lubrifié par les embruns m’échappe.
Je hoquette; poumons suffocant, membres inertes, je me laisse plaquer en soufflant et crachant contre la porte au fond de l’entrepont. Le plancher oscille un peu moins.
Le gorille est debout, face à moi. Il recharge son arme en me surveillant, pattes écartées.
Dégoulinant, yeux écarquillés, je halète, incapable de crier; d’ailleurs un hurlement serait vain, je n’entends même plus la tempête. Je ne pense pas. Simplement, qu’il en finisse, vite.
Le bateau pique brutalement mais l’autre, bien agrippé, chancelle à peine. D’un coup dans les côtes il me renvoie dans mon coin; ma tête cogne contre la tôle mais je n'y prends pas garde : j’ai entrevu la silhouette de chasseresse qui se glissait au long de la paroi.
Il a presque fini de recharger son revolver. Je respire mieux, me ramasse. Je profite d’un nouveau coup de tangage, me précipite dans ses pattes. Il frappe contre la poitrine. Souffle coupé, plié en deux, je suis rejeté en arrière.
Peu importe ! Je l’ai empêché de se retourner.
Et sur le crâne du singe s’abat un anneau blafard qui s’immobilise à hauteur des tempes. Paralysé il ne sursaute pas. Les petits yeux brillants se dilatent, s’élargissent, grossissent démesurément, se bombent comme s’ils allaient sortir de leurs orbites en éclatant. Le revolver bascule lentement dans la patte. Au milieu du vacarme la tresse blanchâtre luit doucement d’un rayonnement pâle, encercle la tête sans violence, sans mouvement. Le gorille s’incline en avant et, dans une chute ralentie, s’affaisse.
Diana tient à bout de bras sa torsade d’argent.
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Presque confondu avec la grille du parc, un homme, chapeau rabattu sur le front, observe la maison. Si les tueurs ont retrouvé notre trace je crains fort que l’abolition du passé ne projette aucun avenir mais je ne sais plus si je m’en soucie.
- Ce bonhomme vous intéresse.
La voix de basse gronde à mes oreilles. Sab insiste :
- Avouez donc qu’il vous inquiète.
Je ne désire pas le regarder. Il s’impose devant moi et tord son visage de faune qui se plisse en courbes de mascaron baroque.
- Je sais voir, moi. C’est même pourquoi je suis peintre. Je vous ai repéré depuis le début; il y a quelque chose qui vous tracasse.
Il avale un verre qui traînait à sa portée et s’essuie les lèvres d’une patte de tigre.
- J’aime les gars comme vous qui ne ressemblent pas au petit employé. La vie, c’est des taches de couleur avec pas mal de rouge.
Ses yeux s’allument.
- Attendez; vous allez voir.
Le voilà disparu. Inutile de bouger. Personne n’a rien remarqué. La voix pure de Joan Baez se développe sur les corps allongés.
Sab traverse la chaussée à longues foulées, brandissant des bras simiesques d’où jaillissent les bâtons des doigts écartés. La silhouette qu’il approche rapetisse, atteint à peine ses épaules. Sab allonge vers elle des membres démesurés. Jeu d’ombres chinoises où gesticulent comiquement des images trop plates. L’homme recule en esquissant un geste de dénégation. Sab avance, le surplombe, et l’autre, maladroitement, se déplace en arrière.
Lame noire, la tranche de la main fait voler le chapeau qui plane dans la nuit. Les bras se referment sur la taille de l’inconnu soudain soulevé, ballot lancé en l’air bien au-dessus de la tête de son agresseur, rattrapé dans sa chute par deux bras dressés. Le petit homme agite gauchement les pattes en un désordre bouffon. Le géant le secoue, le projette, le saisit de nouveau, et d’un bras, main à plat sous les reins, imprime au corps une vive rotation. Un balancement feint la préparation d’une voltige par-dessus la grille du parc. Et d’un coup redressé, le pantin retombe sur ses pieds, chancelant, titubant, tandis que les soubresauts de Sab, mains sur les hanches, sont mimiques d’un rire sauvage. L’autre détale.
- Quel homme! Une force de la nature!
L’universitaire bafouille son admiration. Je me détourne. Ce numéro de cirque n’a rien résolu . . .
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Une lecture de LA ROUE DE FORTUNE
« Le plus grand mérite, de loin, est d'être un maître de la métaphore. C'est le seul art qu'on ne saurait apprendre d'autrui. C'est aussi la marque d'un génie original. Car une vraie métaphore suppose la perception intuitive de la similitude dans les choses dissemblables.».
Que ce jugement d'Aristote, vieux de plus de vingt-trois siècles, puisse nous ouvrir un accès à La Roue de Fortune implique d'abord que les tribulations du jeune Horatio qui en forment la trame dépendent fort peu de leur contexte. Mais la dimension poétique de ce récit l'emportant sur la question de son rapport à l'Histoire, il convient de s'attacher surtout aux derniers termes de la citation d'Aristote.
« La perception intuitive de la similitude dans les choses dissemblables » se définit en effet par opposition à la méthode scientifique fondée sur la déduction et le calcul. Concurrente de la science sans lui être étrangère, elle s'efforce de distinguer, à travers l'apparent désordre de nos perceptions, la basse continue d'une unité fondamentale du monde. Cette « ténébreuse et profonde unité / Vaste comme la nuit et comme la clarté », le poète Baudelaire l'a théorisée dans le sonnet des "Correspondances" que Jean Rigaud mentionne d'ailleurs en bonne place dans son récit. Mais, comme on a tôt fait aujourd'hui de taxer d'ésotériques les coups de sonde qui, dans le travail de déchiffrement du monde, attentent à l'exclusivité de la démarche rationnelle et technique, hâtons-nous de préciser les termes du débat.
Vu qu'elle projette la rationalité de ses hypothèses sur l'objet de son observation, l'approche scientifique est parfois exposée à ne recueillir de ses enquêtes que ce qu'elle en attend. Rien d'étonnant non plus à ce que ses critères la conduisent ordinairement à ranger le semblable avec le semblable, imposant à l'infinie diversité de l'expérience une classification dont l'efficacité, dans le domaine du moins des sciences et des techniques, n'est pas discutable.
A l'affût, au contraire, de « la similitude dans les choses dissemblables », l'approche poétique n'est certes pas incompatible, et en particulier dans le domaine de la théorie, avec la méthode scientifique, mais elle s'en distingue le plus souvent par le caractère individuel d'une démarche qu'Aristote définit comme « un art qu'on ne saurait apprendre d'autrui ».
Enfin, là où la science, unissant le semblable au semblable, établit des classifications et des diagrammes, l'intuition individuelle découvre des stratifications et des symboles, car si l'unité qui lie des éléments dissemblables échappe à l'expérience commune, c'est précisément parce que leur similitude cachée s'exprime à des niveaux différents. Voilà pourquoi la parenté secrète des choses, lovée dans un jeu d'échos et de superpositions, ne peut-être mise au jour par les poètes qu'au moyen de la comparaison ou de la métaphore.
Ainsi, tandis que la science s'efforce de décrire avec objectivité une réalité qu'elle rend plus prévisible et moins dangereuse, la vision subjective des artistes livre des aperçus d'autant moins démontrables qu'ils relèvent de l'ordre, par essence rebelle à la quantification, de l'esthétique, de la métaphysique et de la morale. D'un côté, donc, le déchiffrement de l'organisation de l'univers, de l'autre le déchiffrage de la musique du monde. Mais laissons ces considérations abstraites pour en venir à La Roue de Fortune.
Le symbole de la roue de la fortune ouvre un éventail de significations dont les résonances se répondent dans le temps, l'espace et l'univers moral. Cette roue, attribut antique de la déesse Fortune, représente d'abord les vicissitudes des destinées. Il est naturel qu'on la retrouve dans les anciennes roues de loteries dont la descendance est aujourd'hui assurée par les jeux de la télévision. Cette roue de fortune figure encore parmi les lames du tarot de Marseille, au dixième rang des vingt-deux arcanes majeurs réservés aux pratiques divinatoires. C'est que, pourvoyeuse ou annonciatrice d'avenir, la roue est étroitement liée au temps : ronde et rayonnante comme le soleil, elle égrène comme lui les heures sur ses cadrans. Enfin, si les alchimistes y ont vu, comme l'illustrent les rosaces des cathédrales, le lien entre la terre et le ciel, le profane et le divin, ils l'ont aussi choisie pour figurer, sous le nom de « feu de roue », le temps nécessaire à la cuisson philosophale, c'est-à-dire à la transmutation de la matière et des êtres.
Correctement entraîné, un rêveur discernera donc un lien sourdement nécessaire entre une horloge où l'heure tourne comme la chance, et le ballet quotidien de l'univers où le soleil, les planètes et leurs satellites parcourent leurs cycles immémoriaux, tandis qu'ils sont eux-mêmes emportés dans les tourbillons des galaxies. Il ne s'étonnera pas non plus qu'un individu, entraîné par la rotation de la Roue de fortune, puisse choisir de décrocher du cycle où le manège de sa vie semble l'avoir irrémédiablement piégé, pour émerger dans une strate supérieure. Le temps circulaire où il piétine se combinant dès lors avec le temps linéaire où il aspire, une spirale se forme. Ainsi s'explique sans doute que l'aventure du jeune Horatio soit découpée dans le récit de Jean Rigaud en parties dont les titres sont aussi explicites que Mutabilité I, Spirale I , Spirale II, Mutabilité II. Mais il est temps maintenant de découvrir Horatio.
Le personnage d'Horatio est, dans la célèbre pièce de Shakespeare, un proche ami d'Hamlet. L'Horatio dont Jean Rigaud fait, dans La Roue de Fortune, le narrateur de son odyssée existentielle, se distingue de son homonyme en ce qu'il est un être en devenir mais il partage avec lui un même scepticisme initial à l'égard de ces "choses sur la terre et dans le ciel…" qui débordent le cadre de l'immédiat. Il est certes, comme Hamlet lui-même, travaillé par l'hésitation et la paresse, mais, soit qu'il ait capitalisé suffisamment de lassitude de soi pour que le sablier de sa volonté s'inverse, soit qu'il ait bénéficié d'une sollicitude particulière des dieux, soit que ces deux facteurs aient cumulé leurs effets, Horatio décroche. « To become or not to become », ainsi pourrait-on formuler l'alternative qui est désormais la sienne. C'est donc après avoir longtemps et proprement tourné en rond que, menacé de pétrification par le double effet de son emploi subalterne dans une administration anonyme et de ses relations médiocres avec des femmes éteintes, Horatio s'engage dans une spirale qui, régulièrement freinée par ses doutes et ses rechutes, exerce sur lui une lente puissance de fronde. Une chose est d'avoir accumulé de l'énergie, une autre est de disposer d'un déclencheur. Or, abandonné par sa dernière et morne conquête et morigéné par son supérieur hiérarchique, Horatio vacille. Ayant décidé de partir en congé, il rend visite à sa vieille amie Madame Sésostris, voyante de son état. Celle-ci commente à son intention la lame de tarot que son chat, d'un coup de patte, vient de faire tomber : c'est l'arcane 10. Poliment, il l'écoute, tandis qu'après avoir évoqué les caprices de "la roue de Fortune", elle lui recommande maternellement de prendre soin de sa personne. Le "petit Horatio" ne sait pas qu'il va croiser le chemin des dieux.
Il lui manquait encore, pour s'y engager, ce point fixe par lequel les longs-courriers accumulent, à l'entrée de la piste, la puissance nécessaire à leur envol. Il lui est fourni par un embouteillage sur l'autoroute : contraint à l'immobilité dans le lieu même de la mobilité, il est d'abord visité par le passé. L'entrée en force de sa mémoire est-elle liée à la situation d'impuissance où se trouve Horatio , alors même qu'il cherchait la fuite dans la vitesse ? Toujours est-il que les images qu'il reçoit en boucle sont deux souvenirs de dérobade : l'appel, resté vain, d'une femme nue au milieu des roseaux, et la troublante expérience, au sein d'un paysage désertique d'Anatolie, de présences mystérieuses qu'il s'est hâté d'occulter.
Agglutiné, comme un poisson dans son banc, à la colonne des automobilistes et travaillé par ses souvenirs, Horatio quitte brusquement la vallée pour s'engager dans des ruelles. De virage en virage et de pont en corniche, il perd toute orientation. Franchissant de secrètes limites, il sort du domaine de ses cartes et s'élève au-dessus du brouillard. C'est alors que tout commence, car le mouvement circulaire qui l'emporte passe à nouveau, mais une spire plus tard, au voisinage d'un dernier souvenir cuisant. Comme s'il bénéficiait d'un nouveau tirage, Horatio se retrouve ainsi en présence d'une scène équivalente. Il ne s'agit plus d'une Porsche sollicitant vainement, du fond d'un ravin turc, sa solidarité, mais, au détour d'un virage, d'une Mercury fracassée au pied d'un éboulis. Gravement blessé, le conducteur est un truand. Horatio lui porte secours et accepte de lui une mission. C'est ainsi qu'une sacoche lourde de faux billets de banque l'attend au creux d'une cachette pratiquée dans le mur d'une maison en ruine.
Dès lors s'engrènent des épisodes que l'on regardera comme les ingrédients classiques d'un roman policier, si l'on ne s'avise pas de la nature métaphorique de La Roue de Fortune. Or c'est bien ici l'occasion de vérifier combien l'usage du pluriel dépouille parfois les mots de leur puissance, car loin d'être un roman d'aventures, l'histoire d'Horatio est le récit d'une aventure. Ce personnage en effet, non content de mépriser les enfantillages auxquels il accepte de se prêter en jouant à l'aventurier, cesse peu à peu de croire, au fil des rencontres et des combats, qu'il se ménage ainsi la possession d'un dérisoire butin. Porté au contraire par un mouvement auquel il consent de plus en plus, il entre progressivement dans une révolution personnelle qui le portera à un échelon supérieur de son humanité.
Sous des dehors de roman noir, ce récit ambitieux est donc celui d'une métamorphose. Un jeune homme, engagé à reculons dans une affaire apparemment crapuleuse, y joue le rôle que le hasard lui a tendu, parce qu'il a donné sa parole à un truand de rencontre. Epaulé par d'étranges présences et enhardi par son propre courage, Horatio domine son apathie et tire à grands frais de lui-même une énergie dont le principal effet est de le modifier lui-même. Mieux encore, tandis qu'il change, le monde aussi change de visage et des coins du voile s'entrebâillent. Ainsi s'explique peut-être la présence, auprès d'Horatio, d'une protectrice surgie d'on ne sait où, si ce n'est du monde d'Homère, par l'effet d'on ne sait quelle inquiétante ou généreuse facétie.
Révolution, conversion, valeurs, changeurs : désormais la métaphore est reine. Les faux billets dont Horatio a hérité doivent en effet être convertis. Que cette conversion affecte des fausses valeurs entraîne le lecteur dans la spéculation et il se prend à regarder l'échange de faux billets comme l'image même de la révolution d'Horatio. Mais il ne s'en tient pas là, car le magot lui-même, cette sacoche de billets confiée par un truand moribond, n'est que l'échafaudage nécessaire à l'édification intellectuelle et morale du personnage. Au terme du récit, ce soutien tombe de lui-même et les liasses de billets chèrement gagnées et dûment converties iront dormir sans emploi dans les coffres de l'avoué Bollington. La question, en effet, n'était pas là.
Entrés d'un demi-pas dans le récit, et comme suscités par la détermination lentement affirmée d'Horatio à « sortir de l'élément liquide », des dieux se penchent donc sur ce nouveau-né, non sans se livrer, comme dans les mythes antiques, à un conflit d'influence. Qui l'emportera de Lyssa ou de Diana, l'une brûlant de l'entraîner par le fond, l'autre de favoriser son émergence ? Horatio ne se laissera pas noyer. Faut-il comprendre que les dieux ne peuvent rien sans le consentement des hommes, et que la liberté humaine peut tenir tête à leurs efforts ?
Quelle spirale, enfin, entraînera Horatio, tandis que retiré au terme du récit sur un rivage d'Irlande, il est à nouveau en état de «mutabilité », et pour quelle émergence ? A une époque, en tout cas, où le devenir humain est toujours envisagé d'un point de vue économique et collectif, La Roue de Fortune invite à regarder l'indispensable hominisation comme un arrachement essentiellement individuel qu'épaule, à l'aventure, la bienveillance des dieux.
Michel LEROUX
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