Conte philosophique Jean Rigaud
Itinéraire Orientation Wong Fleuve
Le Serpent dans le Basalte Les Chroniques de l'Ordre Blanc La Roue de Fortune Histoires Brèves

Orientation



Le raz-de-marée a tout englouti. Sur le haut plateau le narrateur, isolé, se met en marche, muni de quelques instruments, produits non renouvelables d’une haute technologie, échappés au cataclysme. Les contrées qu’il traverse sont peuplées – quand elles sont peuplées – de tribus très archaïques figées dans l’immobilisme. Elles lui accordent toujours l’hospitalité, mais pour un temps seulement : à chaque halte sa différence le fait rejeter car la perturbation que son passage engendre est délétère.
Il souhaiterait pourtant s’intégrer à nouveau ; il se sentait si bien, naguère, quand il avait sa place dans la société. Cette société si élaborée, il ne la reconnaissait pas encore comme répressive. Son aveuglement se dissipera peu à peu, grâce à des rencontres avec des personnages marginaux et voyants qui sauront lui suggérer d’aller plus loin, encore plus loin vers une aube nouvelle –l’aube qui succède à un effondrement nécessaire.
Obligé à une quête qu’il n’avait jamais songé entreprendre, il la poursuit avec énergie. Mais en même temps qu’il émergera à une conscience nouvelle de sa destinée, son pouvoir de destruction ira croissant, jusqu’à sa rencontre finale avec le Minotaure. Y survivra-t-il encore une fois ?

Dans ce récit étrange, en dehors du temps, où le mythe du Labyrinthe est revisité avec des implications nouvelles, se côtoient onirisme et précision technique, déserts inquiétants et quotidienneté ritualisée, interventions d’objets magiques et relents d’oppression totalitaire. Y croire au premier degré semble irréaliste, et pourtant on sent constamment la vérité sous-jacente, intemporelle, et donc actuelle.


Extraits

(L’Exergue)

(Ce sous-continent) apparaît comme un musée de l’histoire où tous les âges de l’humanité coexistent dans un éternel présent.

. . .

C’est de la destruction, de la désintégration que l’existence renaît à nouveau. C’est pourquoi la destruction est la cause ultime, l’origine première, invisible, de toute création.

Alain DANIELOU


(Le début)

A quoi bon fuir ? La fièvre me fait trembler et je grelotte dans cette caverne humide. Je n'ose allumer un feu de peur qu'ils ne me repèrent. Pourtant il faut manger, mais mon corps, dressé par la civilisation, refuse la viande crue. J'ai peur de tomber entre leurs mains calleuses hérissées de griffes, j'ai peur qu'ils me touchent, me dépècent au cours de leurs cérémonies sauvages; leurs cris forcenés vrillent encore dans mon crâne. Ils veulent se venger sur moi en tuant ce qu'ils détestent parce qu'ils sont incapables de s'y hausser.
Et maintenant ce sont eux les maîtres du monde; nous avons péri d'un coup; engloutis.
Je ne sais pourquoi je marche depuis des jours dans ce dédale de vallées et de plateaux. Chaque fois que je tourne la tête vers l'entrée de la grotte, je m'attends à les voir bondir, surgis du silence, riant de leurs rires stridents.
A bout de forces je me suis affalé sur ce sable grossier et j'ai dormi d'un sommeil épais, vide d’images. Ils auraient pu me ligoter et m'entraîner vers leur pierre sacrificielle sans que je me réveille.
Hier je les ai vus avec mes jumelles, petits monstres difformes qui avançaient en file sur une ligne de crête, balançant leurs épieux. Ils n'avaient pas perdu la piste; ils ont le flair des chiens de chasse; jamais je ne réussirai à leur échapper. Et si j'y parvenais, où aller ? Chaque torrent, chaque tronc d'arbre, est hostile; plus personne ne parle mon langage.
Il serait plus simple d'en finir par une balle dans la tête; je ne souffrirais pas; il suffirait d'appuyer le canon contre l'oreille; la détente est très douce.
Et pourtant je ne peux pas. Il ne resterait plus rien de nous. Il faut que je m'habitue à y croire. Parfois je pense à eux comme s'ils m'attendaient là-bas, dans leurs jardins fleuris.
Je ne comprends pas.
Les bruits du soir montent vers moi, contournant le rocher derrière lequel je suis allongé. Le désir m’empoigne de tirer et de hurler, de vider mes chargeurs en leur criant que je les attends et d'en abattre le plus possible avant de mourir.
L'eau tombe goutte à goutte de la voûte; toutes les quarante secondes j'entends ce floc dans mon dos rythmer une durée inhumaine. Je voudrais pleurer que j'ai peur, au ventre, sous les côtes, de tout. Je ne sais pas lutter contre cette peur. Qui me l'aurait enseigné ?
D. a eu de la chance que je le tue. Jusqu'au dernier moment il a parlé avec un semblable; il n'aurait pu guérir avec cette flèche entre les épaules; j'ai bien fait de l'achever. C'était folie de s'avancer seul dans ce sous-bois qui ne menait nulle part. Nous agissions encore comme avant; nous n'avions pas eu le temps de changer. Il me paraissait très différent de moi. Je les aimerais tous maintenant.
Les chauves-souris glissent et je sursaute au frôlement de leurs membranes.
Je sais que je ne deviendrai pas fou.
Quand F. m'a déclaré qu'il vivrait sans espoir, je l'ai cru. Et quand il s'est suicidé il s'imaginait sans doute coupé de tout, solitaire et rejeté dans l'échec de sa révolte confuse; mais il se trompait. Au fond de lui il savait que nous continuerions à vivre, que des héritiers inconnus le prolongeraient. Il ignorait ce qu'est l'anéantissement.
Les pilules commencent à produire leur effet, j'ai moins froid. Tout à l'heure j'essayerai de repartir. Le guide m'avait dit qu'ils ne chassaient pas la nuit parce qu'ils craignent les fantômes. Ce sont des brutes; et cependant, moi aussi, la nuit, j'ai la sensation d'être talonné par des ombres. Mes nerfs flanchent.
Comment ont-ils pu savoir si vite ? Le raz-de-marée a dû pourtant submerger la côte et tout engloutir. D. aussi n'a connu la catastrophe qu’après l’ouragan, et je ne voulais pas croire mon guide.
Il est le seul à ne pas avoir trahi. Pourquoi n'est-il pas resté avec moi ? C'était un indigène de la côte et à notre contact ils étaient presque devenus des hommes dans les comptoirs. Ceux de l'intérieur sont méfiants à leur égard.
Mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Son admiration pour moi se serait usée et il aurait fini par regretter les siens et me trahir. Je l'impressionnais comme un dieu qui, de temps à autre, daigne se mêler aux mortels. Qu'est-ce qu'un dieu maculé, épuisé, traqué?
Nous avions pris grand soin de nous faire passer pour immortels et recevions la consigne impérative, au cas où l'un de nous mourrait lors d'une partie de chasse, de faire croire à un profond sommeil et de ramener le corps à la côte le plus rapidement possible. Nous emportions d'ailleurs les produits nécessaires pour un embaumement provisoire. Ces précautions me paraissaient normales, symboles de l'immortalité de notre civilisation, et je me prends à les considérer comme une parade grotesque, bouffissure médiocre de cabotins exagérant leurs gesticulations.
J'étais resté seul avec le guide pour chasser l'ours dans les montagnes et devais rejoindre les autres le surlendemain. L'ouragan a éclaté en fin d'après-midi, et nous avons senti l'angoisse nous serrer la poitrine quand les explosions sourdes ont déchiré l'air. Nous pressentions un cataclysme gigantesque et aussitôt le vent a tout balayé. Nous n'avons eu que le temps de nous précipiter dans une grotte et de nous tapir au fond d'une galerie rocheuse. Pendant deux jours sans interruption les masses d'air ont cogné contre la montagne qui oscillait sur ses bases. Le fracas de la cataracte cosmique engloutissait la terre, nous vidait de pensée comme de parole, et nous en perdions l'équilibre. Les hurlements et les sifflements indéfiniment répercutés brûlaient nos tympans. Lorsqu’enfin le déchaînement s'apaisa il nous a laissés hébétés, au point que nous n'avons pas bougé et que nous avons dormi longtemps à l'endroit même où nous étions collés au sol.
Quand nous avons émergé de la montagne sous un ciel plombé, nous avons à peine reconnu les lieux. Une falaise s'était effondrée, déversant dans le ravin d'énormes blocs grisâtres qui, par endroits, l'obstruaient presque. Le guide a offert un sacrifice aux dieux pour les remercier de nous avoir sauvés, mais moi je voulais retrouver les autres; je devinais quelque chose d'irrémédiable et souhaitais être rassuré. Je m'appliquais à ne pas réfléchir.
L'ampleur du désastre ne m'apparut que lorsque nous atteignîmes la région des forêts. Déjà bien avant nous avions été gênés dans notre marche par des branches et même des troncs projetés sur le plateau. Mais quand je vis un agglomérat confus de pieux déchiquetés là où j'avais connu un bois touffu, je pressentis quelque chose sans rapport avec les forces humaines, capable de pulvériser toutes nos défenses. Pour la première fois j'ai douté de nous. Sinon comment aurais-je pu douter ? Nous avions depuis des siècles imposé notre volonté aux hommes et à la nature.
Avaient-ils donc eu finalement raison, ces quelques scrutateurs du ciel à l’esprit chagrin, tout juste tolérés comme objets de raillerie ? Ces oiseaux de mauvais augure qui annonçaient des catastrophes à la suite d’un usage inconsidéré de nos réalisations techniques, prédictions qui ne se concrétisaient jamais, cible privilégiée du sarcasme.

La fraîcheur de la nuit fait éclater les pierres qui dévalent au long des pentes caillouteuses en provoquant des claquements secs comme si des pieds écrasaient une branche morte. A chaque reprise je sursaute et lève la carabine avant de me rappeler qu'ils ne bougent pas après le coucher du soleil. La nuit appartient aux grands félins chasseurs dont on m'a souvent parlé sans que j'en voie jamais. Quant aux loups, ils ne sont dangereux que l'hiver.
Il faudrait que je reparte et je ne parviens pas à me remuer. Mes pieds sont douloureux d'avoir trop marché; une ampoule crevée au talon droit me fait clopiner et surtout je redoute l'univers blanc dans lequel je vais plonger, les surfaces pierreuses indéfinies couvertes d'une fine couche de poussière minérale, d'où émergent brusquement des cônes tronqués, lisses comme du métal; et un minuscule insecte se traînant dans cet entrecroisement qui n'a peut-être pas d'issue. Recommencer à buter sur le sol inégal, à mettre une nuit entière pour dépasser l'éperon d'une montagne.
Hier j'ai pataugé longtemps dans un torrent pour effacer ma piste. Ils utilisent de puissants mâtins à demi sauvages dressés pour la chasse. Mais je connais plus de choses qu'eux; je suis l'homme d'une civilisation et je leur échapperai.
Voici deux jours que je suis sorti de la région décrite par mes cartes. Je me dirige à la boussole vers le nord, vers le centre de ce continent, loin de la mer, là où l'on n'a peut-être jamais entendu parler de nous, où peut-être nous passons pour des personnages légendaires. Je revois vaguement les profils découpés qui bordent la Mer Intérieure et, loin vers l'est, un semis de petites îles. Dans l'intervalle il y a des chaînes de montagne, des forêts, des fleuves sans doute. Tout se brouille.
Que ferais-je là-bas ? Il paraît qu'une abeille isolée ne peut survivre. Mais je ne suis pas une abeille. Les comparaisons perdent leur signification. Nul ne s'est jamais trouvé dans la même situation que moi, et mes souvenirs sont inutiles.
Il est exaltant d'être le premier à vivre une aventure nouvelle. A y bien penser je n'ai plus rien à perdre; tout est déjà perdu. Si j'échoue je mourrai comme les autres sont morts, comme si j'étais rentré quelques jours plus tôt. Et si je réussis j'aurai gagné un pari hasardeux. Ma responsabilité abolie, le jeu est devenu d'une admirable gratuité. Plus personne ne me jugera. Je peux faire tout ce que je veux.
Il faudrait profiter de ce moment pour repartir. L'eau tombe du roc avec régularité. Je me demande d'où elle filtre. Tout est tellement sec dehors que ce ruissellement me laisse perplexe. La grotte n'est pas très profonde. Quand j'y suis entré au coucher du soleil je croyais qu'elle se prolongeait mais ce que j'avais pris pour un couloir n'était que boyau qui se heurtait à une muraille. Si j'avais de l'eau je pourrais rester ici plusieurs jours en attendant qu'ils se soient lassés de me poursuivre.
Quel raisonnement absurde ! Je dispose d'eau puisqu'elle ne cesse de tomber.
La brise m'apporte les senteurs des conifères, comme dans le parc, derrière chez moi.

En marchant j'oublierai.

[.........]

(Première halte)

Le vieux me considère de ses yeux ironiques et son visage creusé de rides s'en plisse davantage. Je me suis souvent demandé en vain à quel homme déjà rencontré il ressemble. Rocher taillé et raviné par l'érosion, il est très vieux et très savant, beaucoup plus savant que les autres de la tribu, plus savant que moi aussi et peut-être que tous ceux que j'ai connus. C'est lui qui m'a soigné et je ne sais comment il m'a rétabli. Depuis il me garde avec lui, dans le fond de la grotte, près du feu.
Il ne veut pas que je parle avec les autres bien qu'il m'ait enseigné leur langage. C'est un idiome assez simple, qui contient pourtant de curieuses notions que je ne parviens pas à pénétrer avec précision. Il ne me quitte pas depuis que j'ai repris connaissance, sauf quand je vais marcher au long de la rivière; mais il me place alors sous la surveillance d'un colosse silencieux qui m'entraîne à un rythme de coureur de fond. Il a conservé soigneusement tout mon matériel et ne m'a pas même posé de questions.
- Pourquoi ne voulez-vous pas que je parle avec eux ?
Il mâchonne constamment des plantes que je ne connais pas. Il lui arrive de m'en offrir une feuille; ce n'est pas mauvais, bien qu'un peu fade, et je mastique gravement.
J'attends; avec lui j'ai pris l'habitude d'attendre; pour obtenir la moindre réponse il faut beaucoup de patience.
- Tu ne pourrais rien leur dire.
- Je ne sais pas. Je pourrais leur raconter des bribes de souvenirs. Ils ne me croiraient pas mais ils seraient contents d'entendre des histoires.
- Tu les détruirais sans le vouloir.
Et il se tait, dodelinant de la tête, l'air endormi. Parfois je me demande s'il n'est pas tout simplement sénile.
Il a raison pourtant. Je voudrais leur apprendre quelque chose pour les remercier de m'avoir recueilli et sauvé; et je me suis aperçu avec terreur que je ne savais rien; pas même quel était l'alliage de métal de mon poignard; ni comment étaient composés les médicaments de ma trousse de premier secours. Pour appliquer la technique la plus élémentaire il me faudrait un outillage complexe et j'en ignore la genèse. Je ne peux rien leur apprendre.
- Rien, dit le vieux en écho.
Je n'y prête plus attention, accoutumé à ce qu'il suive le cours de ma pensée.
- Tu es très fort et très ignorant.
Je me tais. Il a encore raison. Au début j'étais blessé qu'un homme d'une race inférieure parlât de la sorte. Néanmoins ils ne ressemblent pas aux affreux gnomes roussâtres dont ils ignorent l'existence. J'avais dû marcher très longtemps.
- Je ne peux rien t'enseigner. Il te faut suivre ton chemin.
- Seul toujours ?
- Tout seul.
Le mâchonnement des feuilles provoque un perpétuel va-et-vient de la mâchoire inférieure tandis que le haut du visage conserve son impassibilité.
Il tire sa pile de bâtonnets divinatoires rangés sous un rocher, les jette sur le sol et reste là, immobile, à les contempler en hochant la tête.
- Vers le Soleil Levant.
Je sens un pincement. Je me suis attaché à ce vieil homme bien que je ne puisse guère converser avec lui. Nous ne raisonnons pas de la même façon, ou peut-être est-ce moi qui ne raisonne plus. Je voudrais lui dire que je n'ai pas de but, pas d'objectif précis, rien que le vide en face de moi et derrière moi. Mais il n'existe pas de mots pour cela dans leur langue. Je me tais.
Il ramasse ses bâtonnets, en choisit trois et les jette à nouveau sur le sol sablonneux. Entre nous le feu charbonne misérablement. Vaguement éclairées par le jour qui décline, des ombres glissent à l'entrée de la grotte. Ils sont très silencieux.
- Tu partiras à la nouvelle lune. Prends garde au Taureau.
Je ne sais de quel taureau il s'agit. Les parois de la caverne sont décorées de bisons dessinés à l'ocre rouge. Pour eux ils doivent avoir une signification magique, ou religieuse, ou pratique, un sens quelconque. Mais je doute des facultés de prédiction du vieux. J'étais parti chasser le buffle; je le lui ai sans doute raconté et il a transformé cette histoire dans sa cervelle où les associations s'enchaînent bizarrement.
Evidemment je prendrai garde aux troupeaux de buffles ou de bisons. Je sais par expérience qu'ils sont dangereux, et les solitaires plus encore que les hardes.
Je n'ose rien dire. Il croit probablement à son art, et j'y crois moi aussi par moments; mais il ne me communique rien, pas plus qu'aux autres de la tribu. Il est flanqué d'un assistant, un petit jeune homme chétif au poil blond clairsemé qu'il instruit je ne sais comment. Personne n'interroge. J'ai l'habitude.
Lorsque T. s'est levé pour poser sa question, nous avons tous été si stupéfaits que nous sommes restés paralysés en retenant notre souffle, comme si quelque chose de très grave venait de se passer. Le professeur aussi s'était immobilisé, yeux grand ouverts. Je me souviens de l'épaisseur du silence et de la peur vague qui nous contractait péniblement. Nous ne nous regardions pas. T. a rougi, balbutié, il s'est assis, et le cours a continué. Il n'y a eu aucune suite mais après nous avions quelque difficulté à parler à T. avec naturel.
Je ne devrais plus penser à "nous" maintenant qu'il n'y a plus que moi et peut-être quelques autres survivants, épars, isolés, que je ne rejoindrai jamais à moins d'un hasard peu probable. Pourtant je ne suis plus oppressé par l'angoisse de la solitude, et j'échappe à la souffrance que j'avais crue inévitable. Il est possible qu'en soient cause les herbes que le vieux me donne à mâcher. Il s'est recroquevillé près du feu et dort, ou fait semblant.
Mon paquetage est intact. Il me reste trois chargeurs et la grenade. Ils m'ont appris à faire du feu en frappant des pierres l'une contre l'autre. Parfois je réussis et je ménage ainsi la charge de mon briquet.
Mon indifférence me déconcerte. Il y a peu je n'osais penser, tant me terrifiait la disparition de notre société. Et maintenant, quand j'essaie de l'évoquer, une seule image subsiste: un vaste parc de jeux empli d'un grand nombre de mécanismes ingénieux, des toboggans avec des trappes qui nous faisaient tomber sur d'autres toboggans et d'autres encore. Nous organisions des concours et nous amusions beaucoup. Mais les souvenirs m'ennuient et j'ai sommeil.
La nouvelle lune est proche. Le vieux m'a donné un talisman, une chrysoprase moussue polie et gravée que je dois porter sur la poitrine, suspendue au cou. Il m'a garanti son efficacité, du moins est-ce ce qu’il m’a semblé comprendre. Je préfère croire qu'ils se connaissent un peu entre chamans et que, si je montre cette pierre à d'autres tribus, elle me fera passer pour un personnage d'importance.
Vers le Soleil Levant? Sans doute, mais où sinon là? Je me représente assez clairement le schéma de la Mer Intérieure et, tout au fond, une presqu'île découpée. Le climat doit y être analogue au nôtre et j'aimerais retrouver des îles. Le continent, trop opaque, m'engloutit. J'aimerais revoir le miroitement de la mer et les îlots bleutés mais ne peux en parler à personne, pas même au vieux. Ils n'ont aucune notion de la mer.

[.........]

(Le Dirigeant)

Quand l'aiguille verte s'est allumée au centre de la boussole, je l'ai considérée avec méfiance, attentif surtout à ne pas franchir la zone mentale neutre et incolore où je me réfugiais. J'étais parvenu à maîtriser cette étendue et à en bien circonscrire les limites, sauf à certains moments où je me laissais aller à rêver, et j'avais appris alors combien cet espace était entouré de pièges puissamment dentés et de crevasses camouflées.
C'est pourquoi, tout en modifiant ma direction dans le sens de la flèche, je n'ai voulu croire à rien d'autre qu'à un dérèglement dû aux conditions difficiles de la marche et aux multiples chocs. Je conviens que quelque chose bougeait en même temps que l'aiguille, quelque chose que je serais incapable de définir, en moi et hors de moi, ému par l'espoir de retrouver un autre survivant; mais ce quelque chose demeurait au-delà des frontières de mon périmètre réservé.
Contournant les bosquets et les fourrés qui encombraient les hautes herbes beiges de la savane, j'ai atteint le pied d'un monticule en pente douce qui paraissait surmonté d'une levée de terre dont je n'aurais pu dire, à cette distance, si elle était naturelle. Je m'engageai sans hâte sur la pente découverte. La mobilité de l'aiguille rectifiant constamment mes détours excluait la pensée initiale d'une erreur de fonctionnement et je n'aurais pas été surpris de découvrir le cadavre d'un autre rescapé.
Ils étaient deux, vêtus de la combinaison verte. L'un était couché sur le ventre et la rigidité de ses membres indiquait qu'il avait cessé de vivre depuis un temps assez long. L'autre, debout, s'adossait à la butte de terre herbeuse.
Je n'ai pas sursauté. La zone neutre s'était agrandie si démesurément qu'il me sembla que je n'avais plus lieu d'en surveiller les abords.
L'homme était impassible. Il s'approcha et souleva sa manche. Il portait sur le poignet les signes réservés aux dirigeants d'importance mais je n'avais pas besoin de cette preuve irréfutable. Je l'avais déjà reconnu à son calme souverain.
Je tendis mon bras droit. Il examina le poignet et me félicita brièvement. Tel était donc le sens des deux points ajoutés quelques années auparavant. Je n'avais jamais opéré le rapprochement. Il est pourtant vrai que je m'étais conduit selon les règles en faisant part aux autorités des fantaisies inquiétantes de M. Etait- ce cela qui m'avait valu l'obtention si aisée des autorisations de chasse ?
Il ne parla pas plus que nécessaire. Il savait où se trouvait d'autres survivants. Nous serions assez nombreux pour tout recommencer. Avec lui notre civilisation renaîtrait. Je n'avais qu'à obéir. J'ai brisé le mécanisme de la carabine du mort et pris sur moi son chargeur ainsi que les batteries de la torche.
Avec lui tout devient étonnamment simple. Il sait toujours dans quelle direction il nous faut avancer. Son visage massif aux mâchoires lourdes ne montre jamais anxiété ni indécision. Il nous impose un rythme de marche parfaitement calculé, et de la sorte nous couvrons des distances considérables sans épuisement. Un jour nous nous sommes heurtés à des chasseurs. Il ignorait leur langue mais s'est avancé pour leur parler, seul, tandis que je le couvrais. J’ignore comment il s'y est pris mais les autres nous ont laissé passer en faisant de grands gestes d'amitié.
Je n'ose penser à ma panique après le cataclysme. Il est tellement plus fort et plus savant que moi! Moins grand, moins large, mais son intelligence supérieure lui permet de venir à bout de toutes les difficultés.
Il parle peu, avec bienveillance cependant. Le soir, assis sur un tronc d'arbre, il me rappelle des choses que j'avais oubliées, et il sait que je ne m'en souviens plus guère. Aussi s'exprime-t-il lentement et doucement, de la façon dont on s'adresse à un malade. Il me dit combien nos vies étaient calmes et fortunées, sans péril pour moi et mes semblables, nos maisons belles et vastes, combien nous étions heureux de vivre ensemble, libres, sains, au lieu d'être assujettis à tous les aléas d'une existence incertaine.
Il a raison; peu à peu j'ordonne le désordre dans mes souvenirs. Auprès de lui je peux avoir confiance. Avec les compagnons que nous retrouverons nous bâtirons à nouveau un monde d'où seront exclues la saleté et la misère des pouilleux dont j'ai traversé les villages. Un monde d'ordre et de beauté, dirigé par des hommes comme lui. Et sans doute j'attends ce moment mais sans impatience. Il m'a expliqué que l'ardeur reviendrait quand je travaillerai pour les nôtres. Il a certainement raison. Il ne peut se tromper.

Nous marchons de notre pas régulier le long d'un ruisseau en sous-bois. A mes pieds de petites fleurs jaune vif scintillent dans l'herbe mouillée.
Le courant, très lent, se brise par moments en nappes blanchâtres sur des barrages inattendus de granit . . . Lorsque T. a posé sa question l'angoisse vague est montée à la surface. . . Le soleil se lève au-dessus des brumes de la vallée. . . On racontait d'étranges histoires sur les îles de l'Ouest . . .
Mes doigts effleurent la chrysoprase suspendue à mon cou.
Sur le plan d'eau large et sombre s'étalent des nénuphars et de gros crapauds s'y enfouissent jusqu'à mi-corps, yeux globuleux braqués sur nous . . . Présence constante de détecteurs.
Tout recommencer . . .
Pour un nouveau cataclysme.
Ses yeux clairs regardent toujours droit devant eux, en face. Il est fort, juste, calme . . . Il m'a dit que je m'étais bien conduit à propos de M.

J'ai fait glisser la bretelle de ma carabine en me retournant et, sans épauler, j'ai appuyé trois fois sur la détente. Il a reçu les trois balles en pleine poitrine.
Il a eu l'air un peu surpris et a entrouvert la bouche mais son regard ne s'est pas modifié. Il est tombé doucement dans l'herbe mouillée. Le soleil multipliait les taches de lumière sur le dos de sa combinaison.
J'ai brisé le mécanisme de sa carabine, pris sur moi le chargeur et j'ai continué au long de la rivière.

[.........]

(La Ville)

La ville s'arrondit autour des replis du palais, petit cercle soudé au vaste cercle de l'île. Du moins l'ai-je entendu dire car franchir l'enceinte m’est interdit. Le tronc de cône blanc et solide de la montagne surplombe la ville mais ses pentes s'aplanissent à distance des murailles. Le sentier qui conduit à cette éminence, plutôt colline que montagne, absolument prohibée à quiconque, ne s’ouvre que lors des cérémonies solennelles où le peuple s'y porte en masse compacte. Encore est-il canalisé par des rangs de soldats en armes qui empêchent le flot de s'étaler au-delà du couloir autorisé.
A flanc de coteau s'ouvre le labyrinthe.

[.........]

C'est une ville proliférante. A toute heure la foule s'y condense, soyeuse et bigarrée. Mais, plus que les hommes, les objets l'envahissent. Ils débordent des éventaires, des boutiques aux profondeurs confuses, des marchés, des maisons d'habitation, ils se répandent à même les ruelles, au pied des fontaines, au long des murs; ils s'accrochent aux fenêtres étroites, ils gravissent les escaliers et encombrent les terrasses, s'amoncellent sous les porches et leur entassement se devine dans les cours intérieures.

[.........]

- La ville est un entonnoir. D'ici tu ne peux la voir mais quand tu montes sur les terrasses tu la découvres telle qu'elle est et non telle qu'elle se raconte. Elle est conçue pour engloutir et de partout affluent les biens qui roulent au long de ces pentes vers le fond où ils s'incrustent. Comme il en survient sans cesse de nouveaux ils s'entassent jusqu'à remplir la cavité qui finit par déborder, comblée, annulée par sa propre avidité sans mesure. Alors elle dégorge, elle vomit, elle rejette sans choix un mélange mal trituré dans la mer, dans les crevasses qui courent au pied de la montagne, dans les fosses ou les silos que des esclaves creusent aux portes des murailles, et qui se prolongent très profond sous la cité, sous le palais lui-même. La ville plonge ses fondations dans des monceaux d'excréments où elle suce le goût d'accumuler encore et toujours.
La ville est tentaculaire; elle déploie en tous sens ses multiples bras visqueux pour amener à elle ce qui se trouve à portée de ses ventouses, et elle avale voracement ces proies, consentantes parce qu'elle est le centre que les étrangers révèrent.
La ville se veut juste. Les lois érasent sur la paroi lisse toute aspérité facteur de déviance. Suspect celui qui ne désire rien pour assouvir sa faim et sa soif de possession car il vit contre le peuple, contre son roi, contre sa cité, contre la liberté des autres à ne se rassasier jamais des nourritures de la terre. La ville ignore les souffrances de la rupture et du déchirement, elle ignore l'interrogation.
Et pourtant la ville a peur. Le cône de la montagne pointant vers le ciel nu et blanc, dépouillé de tout arbuste, éclatant de lumière, pèse en menace permanente. La ville le cache en interposant vélums et plantes grimpantes; elle veut l'oublier et n'y parvient jamais. Alors elle a tenté de conquérir la montagne hostile en l'assimilant. Elle a creusé le labyrinthe dans ses flancs pour y déverser les offrandes les plus riches, les tendres chairs humaines. La ville ne peut vivre que si la montagne mange; le labyrinthe la sauve; il alourdit la montagne de l'entassement de son charnier et poursuit les lignes pures et lisses de son élan premier en un enchevêtrement étalé qui les renie.
Au centre du labyrinthe, au cœur de la montagne, elle a logé le dévoreur, le magicien qu'elle adore et qui la protège, le redoutable gardien de la ville et de ses richesses.

[.........]

(La fin)

Je ne suis qu’un maillon d’une chaîne dont je commence à peine à entrevoir l’existence, dont l’emmêlement est encore à mes yeux inextricable.

Au loin les rayons du soleil oblique font surgir une tache presque blanche dont l’éclat capture mon regard. La tache se précise, grossit, se rapproche en glissant sur les flots . . . Mirage du soleil levant ou voile salvatrice ?

L’éclat blanc m’absorbe tout entier.

Une lecture d'ORIENTATION

L’origine onirique d’Orientation infuse le texte entier d’une atmosphère qui ne sourd d’aucun des autres livres de Jean Rigaud. L’intensité visuelle y est pourtant comparable, c’est l’intemporalité qui est d’une qualité différente. Dans les autres textes on sent simplement que les datations ne sont pas déterminantes et que les situations ne sont pas fondamentalement représentatives de l’époque repérée. Ici, dans les deux premières parties – qui forment les trois cinquièmes du récit – outre l’absence totale de dates, le rythme de succession des épisodes proscrit toute notion de continuité. Le cataclysme, pour commencer, est décrit deux fois en des termes si différents qu’on ne peut en déduire aucune vérité factuelle. La progression du Survivant, tantôt accélérée, tantôt ralentie, déconnectée de toute prévisibilité, déconcerterait si l’on ne percevait pas l’empreinte onirique persistante. Et pour achever de nous dérouter, son cheminement, constamment improvisé et entravé, est cependant guidé par sa détermination à se diriger vers l’Est, ce qui produit une impression à la fois logique et bizarre. L’univers du rêve, à proprement parler.

Bizarres aussi sont ses rencontres avec des populations archaïques, civilisations depuis longtemps éteintes, qu’il re-détruit par son passage, incarnant et répétant ainsi la marche (passée) de l’Histoire où chaque civilisation nouvelle, plus avancée, a éliminé la précédente. La notion de destruction était très vive à l’époque où l’auteur a conçu ce livre, une quinzaine d’années après la Seconde Guerre mondiale. C’était un temps où le « devoir » de mémoire n’était pas encore apparu, la catastrophe gigantesque étant encore, justement, dans toutes les mémoires et donnant naissance à une littérature en mots et en images qui brossaient des tableaux de lendemains beaucoup plus catastrophiques que ceux que nous connaissions dans la réalité. La particularité d’Orientation, est que Jean Rigaud, tout en partant lui aussi d’un cataclysme, semble prendre le contre-pied des visions anticipatrices courantes, puisqu’il lance son Survivant dans un passé immémorial. Tellement immémorial qu’il revisite, pour terminer, le mythe du Minotaure.

L’essence du mythe étant, comme nous le savons, d’être polymorphe, nous ne nous étonnerons pas que l’auteur ait préfiguré dans le labyrinthe générique celui qui le hantera dans toute son œuvre. Le labyrinthe du Minotaure que combat le Survivant, n’était-il pas déjà lui-même préfiguré dans le périple irréel retracé jusque là ? Nous tenons ici l’unité d’un récit apparemment présenté sous deux « manières » différentes, l’une, dans la première partie, axée sur la déconnection onirique, l’autre, dans les deux derniers cinquièmes, sur la continuité de l’action. Notons d’ailleurs que même à cette action se mêlent encore des manifestations d’onirisme: on ne saurait, en effet, négliger le silence, répété, qui règne dans la ville soigneusement décrite ainsi qu’au cours des actions minutieusement rapportées. Seuls les « très beaux sons » d’une cithare, des « mélopées » éphémères et quelques « phrases lentes » sont mentionnés, l’accent étant mis sur « le retentissement des silences pleins [qui] s’étiraient », concrétisant un univers du rêve.

Cette unité apparaît encore plus profonde si l’on s’avise que la civilisation détruite à la fin est la réplique de celle qui disparut sous l’effet du cataclysme initial. Le Survivant, à ce point du récit, joue le rôle tenu au début par la Nature. Ne peut-on alors s’interroger sur l’existence effective, métaphorique pour tout dire, du protagoniste qui, vu sous cet angle, apparaît comme un avatar du Cosmos ? Nous voici ramenés à la conception déjà évoquée, selon laquelle « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.» À moins que, tel Pincher Martin, le Survivant n’ait, à l’ultime moment de mourir dans le cataclysme, vécu en quelques fractions de secondes toute l’histoire formatrice, que l'on pourrait condenser en ces termes : Après avoir été toute sa vie un exécutant aveugle soumis à la pression sociale, il s'en dégage en provoquant l’éclatement final, et par ce geste se mue en agent conscient. Il serait alors le prototype des héros des romans d’apprentissage, divergeant d’eux toutefois par l’absence de toute perspective d’avenir autre qu’une hypothétique « voile salvatrice », qui ne dépend pas de lui et n’est peut-être qu’un mirage.

Dans les deux cas la « tache presque blanche » qui finalement grossit à l’Est pourrait être l’embryon de la civilisation future, appelée à supplanter la nôtre. Mais là-dessus, le poète ne se prononce pas et nous laisse libres de méditer.

Nadine KATZ

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