Itinéraire
Dans les années soixante William Ashfort passe ses vacances dans une Grèce encore peu touristique et pas du tout rénovée.
Qu’y cherche-t-il ? Le sait-il seulement ?
A Khalkis un étranger, rencontré par hasard, lui remet une lettre à transmettre à Genève. A partir de ce moment rien n’est plus normal à ses yeux.
Il se lance dans une fuite éperdue pour échapper aux menaces qu’il croit sentir peser sur lui et tombe d’une complication dans une autre, ne réussissant qu’à se mettre à dos toutes les organisations constituées du pays et à perdre tout ce qu’il avait avec lui, son beau cabriolet sport, son passeport, son argent – tout sauf la lettre (dont il ne connaîtra jamais ni le contenu ni l’impact), avant d’être tiré d’affaire par un autre inconnu qui mettra quasiment miraculeusement fin à ses tribulations.
Parvenu à Genève à la fin du livre, il lui restera à faire le bilan de ses aventures ; mais le lecteur attentif aura déjà proposé une réponse à notre question initiale : et si c’était à la recherche de lui-même que, sans le savoir, William Ashfort était parti ?
|
Extraits
|
|
|
Pourquoi pas Khalkis ?
L’essentiel n’est-il pas d’imposer aux vagues confuses de mon souvenir une balise d’où les observer, pour découvrir un itinéraire dans un réseau de récifs où, apparemment, ne se présentent que crochets improvisés ?
Choix en un sens justifié, car si cette ville sans intérêt n’a, peut-être, joué aucun rôle, elle se localise sur carte, stable, en un lieu précis ; elle échappe au mouvement qui depuis fut ininterrompu, et me permet de dérouler une histoire à partir d’un point d’origine.
Pourtant c’est au col que mon armature a craqué; lorsque je descendais le sentier de chèvres en écrasant des graviers de marbre aux stries pâles et en repoussant de la main les branches des genêts blancs. Je soupçonnais des serpents parmi les pierres de la tour délabrée, la tour sombre entrevue, byzantine sans doute, et retournais chercher mon couteau dans la boîte à gants de la Triumph, pour couper une badine.
« Childe Roland to the dark tower came ». J’aurais pu, j’aurais dû m’en douter. La tour sombre pesait de sa masse de silence, lestée par l’ancrage des fantômes dans ses caves voûtées ; inatteignable elle diffusait son rayonnement noir.
Je descendais lentement, alourdi par la chaleur et les relents d’alcool.
L’altitude avait allégé l’air, et même sous les pins où la chaleur s’était condensée au long des heures pesantes je respirais plus à l’aise; peu à peu j’échappais à la moiteur gluante de ces derniers jours. Mais les découpes claires des montagnes à travers les interstices d’une végétation foisonnante restaient trop lointaines et intermittentes pour m’ouvrir une libération. Le col participait encore de la plaine humide et la rupture à laquelle j’aspirais ne s’était pas produite.
Le plongeon dans la citerne de l’aubergiste m’avait laissé une vision distordue qui persistait. Je ne suis plus assuré de la malveillance du bonhomme. Il était fier de son potager bien irrigué – un exploit sur cette terre aride où la roche affleure - et voulait me faire les honneurs de son domaine, à grand renfort de gestes puisque je ne parlais pas sa langue, et la margelle était étroite et moussue. L’eau poisseuse, les lentisques collantes, le crapaud gris de fer qui avait filé en frôlant mes yeux m’avaient troublé, passage dans un monde noir et poisseux trop proche de celui deviné au cœur de l’Euripe.
J’étais tombé tête en avant et l’aubergiste m’avait vivement rattrapé par la ceinture pour me hisser au soleil, un soleil noir clignotant sous mes paupières maculées de vase. Il avait fallu du temps pour les rincer à l’eau fraîche et le ciel n’avait pas cessé d’être constellé de bestioles brillantes que j’essayais vainement d’éliminer.
Le Grec était désolé, le montrait, le clamait, et il alla jusqu’à m’apporter du savon et une serviette propre. Le chœur des femmes, de noir vêtues, accompagnait de ses lamentos funèbres ma boueuse émergence comme si elles m’avaient cru à jamais englouti. Je craignais ces piaillements que je redoutais ironiques, mais il est probable que la cocasserie de la situation l’aurait emporté sur le désagrément si je n’avais traîné cette bouche pâteuse et ce mal de tête latent, accrochés par des liens tenaces, pour avoir trop bu à Khalkis.
Et voici que je recommence à remonter le passé; interrogeant chaque épisode, je le recompose à travers le filtre d’une expérience antérieure et j’explique en déroulement ordonné des éléments discontinus et chaotiques aux rapports incertains.
Pourtant il était séduisant d’élaborer une suite logique à partir de la lettre que l’inconnu m’avait demandé de remettre en mains propres quand je passerais par Genève. Il doutait probablement du secret de la correspondance dans ce pays, même sur des sujets privés. Lorsque nous avions engagé conversation à cette table de café, devant l’Euripe, il m’avait séduit, malgré mon agacement quand le patron m’avait presque imposé sa présence. Les autres tables étant occupées, un refus eût été une grossièreté à laquelle je ne pouvais me résoudre. Mais il m’avait tout de suite déridé par je ne sais quel charme abrupt, et bientôt captivé.
[.........]
Depuis l’écrasement du rocher dans l’abîme de la vallée la sensation lourde de m’enfoncer dans la confusion se dissipait peu à peu, s’ordonnait en jeu tactique créant ses propres règles.
J’ai traversé le terrain découvert, jambes fléchies, torse incliné presque à l’horizontale, rencontré la route ainsi que je l’escomptais et suivi dans le fossé la ligne de pente. Des buissons d’acanthes formèrent bientôt un écran protecteur et, plus tôt que prévu, j’entrevis à travers leur feuillage piquant la TR6 au repos. Aplati sur le biseau du fossé, je calculais. Il me fallait à tout prix fuir la présence du fantôme.
Sortir de la poche le trousseau de clés, isoler la clé de contact serrée fortement entre le pouce et l’index droit, dentelures vers le bas de façon que la pointe d’acier pénètre sans retard dans la fente sous le tableau de bord. Il sera bon de sauter par-dessus la portière pour éviter une immobilisation contre la carrosserie, repère précis, l’axe de la voiture étant orienté dans la direction de la cabane. Ramassé sur moi-même je cherche du talon droit, contre la pente du talus, une cale solide; j’y prends appui, tendant doucement mes muscles jusqu’à ce que la plante du pied se confonde avec le rocher, emmagasinant son énergie latente pour la convertir en bond.
L’espace s’allonge et ma trajectoire se développera en couloir étroit creusé dans une totalité pleine. Les entrées des Enfers ont de tout temps été aussi obscures que celle de la cabane.
La roche propulse violemment la pointe du pied.
L’aiguille du compte-tours bondit, dépasse les cinq mille et la plate-forme bascule en arc de cercle sous le grattement des pneus qui arrachent la mince couche de terre superficielle. Je relève le pied; le sol s’aplanit. Ma main tombe sur le levier de vitesse et j’enclenche la seconde. La route est devant moi, à angle droit. Au-delà de l’étroite bande empierrée le talus se dilate, énorme. Je braque à droite vers la vallée, collé à la ligne de rocs bordant la route; les roues arrière décrochent et la TR se balance diagonalement sur la piste étroite, roues motrices vers le vide.
Les mains se détendent sur le bois du volant, relayant les connexions cérébrales qui ne jouent plus qu’un rôle de spectateur détaché; elles contre-braquent, d’un mouvement à peine perceptible, et mon corps d’acier chavire dans l’autre sens, capot pointé en direction de la chute. De nouveau un glissement infime du volant. L’ensemble métallique va récupérer son poids accru par l’énergie accumulée au cours de ses voltes et se lancer presque de face sur le roc.
Le pied écrase l’accélérateur et le bruit suraigu du moteur lancé au-delà de ses limites se mêle au crissement des graviers éparpillés. Le tangage a cessé et la TR6 suit une trajectoire parallèle aux bas-côtés. Je relâche la pédale, freine doucement pour cisailler le tournant et la docilité des réponses me réintroduit dans la cohérence. La pente peu marquée me permet de passer en troisième. Je n'ai pas entendu de détonation.
C’est bien ainsi que tout s’est déroulé. En me préparant dans le fossé, l’action seule modelait gestes et pensées, et lorsque je vis leur grosse Opel stationnant de guingois, deux roues dans la rigole qui longeait la muraille rocheuse, j’ai bloqué la course de la Triumph, de deux gestes secs j’ai crevé au couteau deux pneus, et suis reparti vers la vallée dans un état d’exaltation depuis longtemps oublié.
Les trois voitures sont arrimées sur le pont et les paquets de dormeurs s’agglutinent contre les pare-chocs. La Mercedes gris perle détonne au milieu de cette foule sordide. La belle jeune femme couche sans doute dans l’unique cabine de première auprès de son poussah graisseux, accouplement hideux qui m’écœure. L’eau douce de la nuit coule entre mes doigts écartés, liquescence pareille aux pétales de lauriers-roses dans le creux des ruisseaux.
[.........]
|
|
|
(Aux moments cruciaux où le temps s’accélère le cheminement devient grimpée d’un escalier en spirale. Chaque marche dévoile un ordre nouveau sous un angle neuf. Et puis un palier interrompt l’ascension, un palier plat où il ne se passe plus rien de significatif, plus rien qui introduise une empreinte, une connaissance ; ne se présente qu’une séquence pittoresque dans le caméscope d’un touriste, clinquante et creuse. Episode qui casse l’épure du vecteur orienté, réintroduit dans l’univers éclaté du quotidien et sa succession somme toute répétitive, cyclique, d’anecdotes ; mosaïque désaccordée loin de la beauté du roman d’aventures et de sa progression délivrée du décousu.)
Un homme en veste blanche sale, casquette avachie sur la tête, s’avance. Il gesticule et lève frénétiquement le menton de bas en haut en répétant : «Ohi! Ohi !». Engourdi, je le regarde tendre la main, écarter trois doigts, m’indiquer les voitures en file. Le geste signifie clairement que le vapeur ne peut embarquer que trois autos. J’acquiesce de la tête, bien que, en fait, je ne me sente pas visé. Il suffit de prendre la place de l’un des trois véhicules. Tous portent des plaques d’immatriculation grecques.
Le conducteur de la Mercedes gris perle est gras et une petite moustache trop soignée s’étire sous ses narines. à côté de lui une jeune femme brune s’ennuie.
Le soleil tape fort.
De petits points fluorescents sautillent sur les vaguelettes.
Je me tiens debout, bras ballants, dans une odeur de friture mêlée aux senteurs de sel. Le bateau grossit, un vapeur désuet dont je devine de loin les plaques de tôle rouillées.
La chaleur du ciment traverse la corde de mes semelles.
Une vague nausée m’affadit. Je n’aurais pas dû piloter tête nue.
- Do you speak French?
Il est absurde de poser la question en anglais, mais, très détaché, très loin, je m’observe avec indifférence. L’homme fait un geste de dénégation et désigne sa passagère.
Spectateur de moi-même, je suis des yeux avec curiosité un Anglais dégingandé, aux cheveux blondasses ébouriffés, quelque peu comique. Il contourne la Mercedes lentement en passant devant le capot.
- Il faut que je m’embarque aujourd’hui sur ce bateau. Pouvez-vous me céder votre place ?
La jeune femme hausse avec surprise des sourcils élégamment maquillés et traduit. L’homme répond brièvement.
- Il vous demande pour quelle raison vous êtes si pressé.
L’Anglais a l’impression qu’elle désire l’aider. Le conducteur a été plus tranchant et s’abstient ostensiblement de le regarder.
- Ma mère est très malade. Elle se trouve du côté de Salonique. Il faut que je la rejoigne.
Il a inventé cette fable sans calcul; mais je ne sais plus qui parle ; je regarde un pauvre garçon inquiet pour sa mère mendier une faveur, prêt à toutes les abjections. Ce que j'appelais "moi" s'est éclipsé.
- Nous pourrions peut-être vous prendre avec nous, suggère la jeune femme.
Elle est belle avec de grands yeux tristes en amande.
Il lui sourit ;le bouffi graisseux fixe la mer en se renfrognant encore davantage. . . et en gardant son panama sur la tête. Il a envie de faire sauter le chapeau par la portière d’un coup sec de deux doigts courbés en ressort. Résurgence imprévue d’une impertinence de collégien.
- C’est impossible; ma mère habite actuellement assez loin de Salonique.
Elle parle au poussah qui rétorque sèchement puis se tourne à nouveau vers l’Anglais.
Il fait très chaud.
- Je suis vraiment désolée.
L’inflexion de la voix et la gravité du visage expriment la sincérité.
- Mais il ne veut pas.
L’Anglais sourit et s’éloigne en direction de la deuxième voiture, une vaste et vieille guimbarde noire dont il ignore la marque. Deux matelas attachés avec des ficelles surmontent le toit. L’intérieur est plein de visages qui l’examinent de leurs yeux ronds par les vitres baissées et les portes ouvertes.
Un joint de goudron fondu englue ses espadrilles.
L’air vibre, semé de petites taches d’or.
Ces gens-là ne parleront pas de langues étrangères.
Je retourne vers la Mercedes et m’adresse directement à la jeune femme. Ses yeux scrutent un lointain indéfinissable.
Au port de Bassorah lorsque le prince victime du sorcier s’embarqua pour le Cathay, deux longs yeux lui rappelèrent l’amour, et la mélancolie ne le quitta plus.
Bassorah bariolé de chaleur éclatante.
- Excusez-moi, je n’ai pas compris.
J’ai sans doute rêvé à voix haute.
-Pardonnez-moi. Je désirais vous demander comment il me serait possible d’expliquer aux gens qui peuplent la voiture stationnée derrière la vôtre.
Les mots s’enfilent à la suite les uns des autres en un automatisme que je ne parviens pas à maîtriser.
J’enraye brutalement le mécanisme.
Elle me regarde - ses prunelles sont très sombres - réfléchit, sort de la boîte à gants un carnet en crocodile, écrit quelques lignes, arrache la page et me la tend.
Des yeux abyssaux.
Elle ajoute rapidement :
- J’aimerais tant que vous puissiez embarquer.
Cette fois je ne dis rien; je la soupçonne de n’être pas dupe.
- Avez-vous un malaise ? Voulez-vous un cachet d’Aspro ?
Un cachet d’Aspro à Bassorah!
- Non, merci; c’est simplement l’anxiété.
Elle adopte une mine de circonstance.
Il y a maintenant beaucoup de gens sur le quai, rassemblés tout à coup sans que je les ai vu venir, et partout des cageots de volaille caquetante. L’Anglais redevient spectacle.
Il tend le papier au petit homme sec et abondamment moustachu qui conduit la voiture noire. Lecture à haute voix, posée. Silence attentif des passagers; et, d’un coup, éclate un brouhaha où la grosse femme assise à côté du chauffeur semble jouer le rôle principal. De tout âge ils parlent tous en même temps avec, par moments, des éclats qui ressemblent à de la colère; quelqu’un pousse des gémissements aigus en se tordant les mains. L’homme s’efforce visiblement d’affirmer une autorité que chacun néglige. Enfin la grosse femme parle sur un ton de commandement.
De nouveau, silence.
D’abord un large sourire maternel à l’égard de l’Anglais, et elle se lance dans une tirade d’une étonnante volubilité destinée au conducteur.
Ma nuque se raidit; j’ai sans doute attrapé un coup de soleil.
Il fait très chaud.
L’homme jette un coup d’œil féroce et tire sur le démarreur avec violence. La grosse femme sourit en approuvant de la tête et, comme le moteur refuse de tourner, elle interpelle sévèrement son mari en roulant des yeux furibonds. A l’arrière la colonie d’enfants applaudit en exhibant une joie exubérante. Ce qui doit être une grande sœur regarde l'étranger avec commisération.
Il me faut quitter l’Eubée, je ne sais plus précisément pourquoi. A chaque mouvement de fines gouttelettes tombent du ciel.
Je répète du ton le plus convaincu possible :
- Evkaristo, evkaristo.
La voiture démarre dans un bruit de ferraille; la boîte de vitesses grince. Je regagne la Triumph.)
Les trois autos sont arrimées sur le pont arrière dans la position où chacune a pu se caser, sans ordre...
[.........]
|
|
|
Un volume sombre s’interpose, camion poussif qui disparaît sous un énorme chargement de foin débordant de toute part. Au-delà un virage s’incurve vers la droite.
Evaluer les intervalles, les allures respectives : distances hasardeuses mais passage possible.
Dépassement en flèche; le tournant est plus proche que prévu.
Double débrayage, troisième, queue de poisson, tant pis pour le camion !
Le virage est sec; freinage à l’entrée, relance, trois coups brefs de volant; le train arrière dérape, appuyer à fond sur l’accélérateur, raccrocher, opération réussie.
Éclat de rire, passage en quatrième et recherche d’une cigarette dans le vide-poches.
Le camion hurle des insultes à la sirène. Pourquoi une sirène sur un camion ? Rien dans le rétroviseur, coup d’œil par-dessus la portière: deux motards de la police.
Mais qu’est-ce que police, loi ou règle ?
Insignifiantes vétilles broutées par moutons sous le regard flamboyant du bélier; brins de paille épars avec lesquels on voudrait risiblement enrayer le va-et-vient des pistons, fétus qu’écrase, annihile le rythme surhumain de cinq mille tours par minute tourbillonnant dans le matin transparent.
Les premiers contreforts du massif sont proches. L’aiguille du compteur oscille autour de 210. Sur cette route rectiligne mais au revêtement médiocre il faut tenir fermement le volant ainsi que le rappelle une brusque embardée sur la gauche. Les deux motards semblent distancés. A l’intérieur de la tête un grand vide. Le soleil éclabousse les plaques de bitume, frappe les rétines, absorbe machine et pilote dans ses illuminations de mirage aquatique métamorphosé en flammes. . . Un tournant annonce les côtes.
Les virages se succèdent, très rapprochés; la troisième stride à plus de 6000 tours. La TR, collée à la route, s’enroule dans les lacets. Les roues arrière sous le dérapage contrôlé chassent à chaque courbe. Un homme en guenilles tire son petit âne gris dans le fossé. Un masque sec colle au visage. Soudain s’allonge une ligne droite et plate où s’engouffrer. Presque à son terme deux taches surgissent dans le rétroviseur. Sur parcours sinueux une moto est imbattable, mais les poursuivants seront distancés sur terrain plat et quelque part un chemin latéral offrira une échappatoire.
La route descend aussitôt. La déclivité, très brutale, tombe sur la gauche. Dérapage imparfaitement contrôlé dans le premier virage et, à quelques dizaines de mètres, dans une clarté limpide, un bélier suivi d’un troupeau de moutons descendus de la montagne qui traverse la chaussée.
Freiner.
Débrayer.
Accélérer au point mort, lancer le moteur à un nombre de tours suffisant pour tenter de rattraper la seconde.
Embrayer.
Le moteur hurle dans la gamme des aigus mais la boîte ne casse pas.
Seule issue : le bas-côté; une colonne de poussière jaillit. La TR rebondit. La direction ne répond plus.
Le vide s’ouvre.
Braquer à droite. Redresser.
Tout se met à tanguer et brusquement, sur un coup d’accélérateur, récupération du contrôle.
Un mur de roc gris tranché de noir ferme la route qui se casse à angle droit. Freinages successifs ; la TR ralentit mais continue à glisser vers le roc qui grossit, grossit . . .
Et, calmement, la TR s’immobilise, train avant mordant sur le maigre fossé.
Il faut repartir et les bras, des bras redevenus ceux d’un homme, météore évanoui, tremblent trop pour être dirigés.
Les motards débouchent du virage. Paralysés les yeux fixent le rétroviseur.
Grincement de pneus écorchant l’asphalte. Refus de se retourner.
Dans le miroir magique deux formes s’envolent; elles voltigent comme des sacs, n’en finissent pas de remplir le champ de vision. Le choc se fait attendre, le choc atroce bien connu et qui tarde, qui tarde en une très longue attente.
Enfin un écrasement de tôles, puis un autre, montent du précipice; et c’est le silence, le silence terrible de cette nature de pierres, malgré les bêlements affolés des moutons; puis les cris d’un homme qui dévale le sentier.
Je n’ose pas regarder. Les dents claquent. A tâtons je recule et, très doucement, repars.
Une nausée qui soulève mon diaphragme me contraint à m’arrêter. Agenouillé contre les rochers, secoué de spasmes incontrôlables, je hoquette, vainement, réduit à cette carcasse dont les convulsions me jettent sur une touffe des genêts des montagnes volumineuse et brouillée. Je cherche l’apaisement qui se refuse; des soubresauts me poussent avec violence, et le blanc des genêts s’agrandit en un monde immense, inconsistant, distordu par mes larmes; l’angoisse serre ses cercles d’acier autour de mon thorax qui étouffe. . .
[.........]
|
|
|
Sur cette terre grecque où la première pensée logique a rendu l’univers intelligible, je découvre le chaos qui se propage en confusion interne, embrouillant mes pensées perdues dans un dédale où surnage seulement, butée, l’obsession de ne pas tourner en rond et de rectifier constamment ma direction vers la droite.
Je prononce le nom de Déborah comme si l’écho de ces syllabes créait une puissance incantatoire, dressant un axe protecteur qui m’isolerait des sortilèges de la terre; mais les syllabes qui passent à travers mes lèvres desséchées n’entraînent aucune image assez nette pour clarifier mon désarroi. Je marche et je transpire malgré la fraîcheur de la nuit. J’ai soif et je marche. Le jour va se lever où je serai contraint de faire halte.
Le salut est venu brusquement quand pointait l’aube, avec l’aboiement d’un chien, repris tout aussitôt par d’autres. Dans une dépression s’abritaient deux huttes coniques. Ma présence une fois signalée je n’avais d’autre choix que d’aller demander l’hospitalité aux bergers. L’un d’eux était déjà dehors, gourdin en main. Je me suis avancé dans la lumière blanchissante, sans me dissimuler. A quelques pas de lui je me suis arrêté, et j’ai tendu les mains, paumes ouvertes, dans la position du suppliant homérique. Un homme âgé, grand, une couverture sur les épaules, est sorti en se courbant, suivi par un jeune berger.
Ils m’ont offert du vin et du fromage, et le plus jeune m’a conduit sous une dalle rocheuse en surplomb d’où je domine la vallée, à l’abri des recherches éventuelles. Par bonheur je me rappelais le nom du bourg, Volos, lu sur un poteau indicateur, aux abords duquel j’avais laissé la Triumph. Le jeune berger viendra me chercher à la nuit. Il m’a laissé seul après m’avoir donné du pain et une outre en peau de chèvre pleine d’eau fraîche.
J’ai confiance en ces solitaires qui vivent dans les écarts de la montagne. Ils tiennent encore l’hôte de passage pour sacré, sans doute parce qu’il est très rare et que leur existence coule au fil d’un univers parallèle où ils échappent à l’accélération qui nous entraîne. Je ne sais quel lien, quelle conception commune nous unit pourtant, eux qui se méfient de tout ordre administratif pour ne le pas connaître et y soupçonner l’oppression, et moi qui le connais trop bien pour l’apprécier.
A plusieurs reprises, quand j’allais à pied par les montagnes du Péloponèse, j’ai rencontré de ces hommes pétrifiés, drapés dans leur couverture, qui m’ont offert avec dignité la seule richesse dont ils pussent disposer, un morceau de fromage sec et rance. Sans doute ignorent-ils sous quel régime vit la Grèce et il serait très difficile de le leur expliquer; il leur suffit que j’aie lutté – ce qu’ils savent sans que j’aie eu besoin d’en rien dire – contre des soldats et contre un camp militaire, rassemblement d’hommes en armes qui, à leurs yeux, ne peuvent être qu’envahisseurs de cette terre stérile et désolée où ils se sont réfugiés, peut-être avant les premières invasions achéennes. Ils échappent par minéralisation, immobiles comme les rocs qui les entourent ou rapides sur les pentes à la manière des pierres qui déboulent, sans sortir de leur surface protégée.
Ils échappent probablement mieux que moi qui fuis latéralement en déchaînant la cavalerie logée sous le capot de la TR6 au long d’itinéraires prévus et balisés.
En fait l’absurdité de ma situation est patente, porte grande ouverte sur des couloirs coudés qui s’enfoncent dans le monde obscur où les relations entre les événements ne répondent plus aux lois que nous avons cru découvrir. Peut-être cette ridicule succession d’actes disparates a-t-elle un sens autre que la bouffonnerie d’être parvenu, pour fuir deux hommes – qui, après tout, ne m’ont pas attaqué – à m’attirer l’hostilité de tout ce que ce pays compte d’organisé: la police, l’armée, et leurs ennemis, les groupes de résistance qui m’ont soupçonné dès l’abord et doivent à présent me juger responsable de la mort de Dmitri.
Dans le meilleur des cas, si je retrouve la TR sans qu’elle ait été détectée par la police, j’aurai tourné en rond pour revenir à mon point de départ, un peu plus fatigué, un peu plus menacé; factuellement ce détour dans l’illégalité active et offensive n’aura été qu’excursion inutile. La vie a tout d’une farce et je ne m’entends pas mal à y tenir mon rôle.
[.........]
|
(La fin du livre, après de nombreuses péripéties) |
|
La table est encore plus rase que je ne l’imaginais et les forces se cachent derrière des reflets comme les galaxies dans l’Univers chiffonné, qui ne sont que jeux de glaces où se répercutent d’autres galaxies.
Et si le Jeu était d’une tout autre ampleur que celui proposé par Giorgio ? Si l’Univers jouait avec nous ? Nous offrait l’affrontement ? A nous d’accepter ou de refuser. Les hommes pour la plupart, les hommes se récusent; l’Univers dès lors ne se soucie plus d’eux, les laissant suivre ce qu’on appelait naguère leur destinée, maintenant leur programmation. Mais pour ceux qui s’engagent dans le Jeu à l’enjeu ignoré, la mise est assez lourde pour les faire trembler. Le partenaire qui est aussi l’adversaire leur tendra chausse-trappes et ourdira coups tordus pour les pousser à grimper je ne sais où. . . et les entraver. Sait-on jamais à quel instant on dit "oui", lorsqu’on vous propose la partie ? A coups d’actions et de symboles, d’uppercuts et de Ré bémols, aidé, soutenu ou bien encore écrasé sous la terre et le ciel qui s’entrelacent, on joue, on gagne, on perd, avant d’entrer en apprentissage.
Déborah vécue, Déborah rêvée est présence du Jeu qu’il m’est devenu impensable de renier.
|
Une lecture d'ITINERAIRE
Pietro Accolti l’avait bien vu, qui s’enchantait en 1625, dans Lo inganno de gl’occhi, qu’un miroir pût lever l’énigme des peintures anamorphiques : le reflet est loin d’être une vaine répétition. Si l’on convient, dès lors, que le spectacle de l’univers n’a rien à envier aux tableaux favoris de Pietro Accolti, le miroir littéraire que tend, quatre siècles après lui, le britannique William Ashfort à son propre itinéraire, peut être apparenté à un instrument de déchiffrement.
Que nous vivions au sein de l’énigme, il ne se trouvera personne pour aller le contester, mais si forte est la puissance des rituels sociaux qui la masquent en la célébrant, que nous n’avons communément à choisir qu’entre deux formes de délire : le délire euclidien dont la figure est la carte géographique ou routière, ou le délire mystique qui culmine dans l’extase ou sombre dans la transe. Quelque option qu’on ait prise, l’énigme se dérobera : la carte présente le visage fallacieux du songe de l’ingénieur qui unifie, mesure et simplifie, réduisant l’univers aux dimensions de l’arpentage, des voies et des canaux ; la transe, elle, donne dans l’excès contraire car, pour prix de sa démesure, elle déchire moins de voiles qu’elle ne souffle de vent.
Or comment « être au monde » quand on a entrevu, comme le fit Rimbaud, à quel point, à son tour, l’adhésion ordinaire est une singerie ? Comment approchera-t-on cet axe rêvé du monde, que William se représente sous les traits d’une tour qu’on ne saurait aborder sans terreur, ni hors de la présence d’une compagne élue ?
William Ashfort avait cru qu’il pourrait sans dommage prendre sa retraite de lui-même. Mais c’était bien trop peu, pour cet officier en rupture de ban, que de se faire publicitaire : tirant les fils des marionnettes consommatrices, il s’est vu lui-même sous la figure d’un pantin secondaire, opérateur opéré dans le décor en trompe-l’œil d’un Londres festif et laborieux. Il lui fallut donc décrocher, couper les fils, pour suivre sur la terre « le reflet des galaxies ».
Au volant de sa Triumph TR6, il entame un parcours où seule désormais la vitesse, qui rapproche les éléments par l’effet de la compression temporelle, est apte à lui fournir un semblant de cohérence. Il a choisi la Grèce, antique terre sacrée, car cet homme en alerte n’est pas dupe du présent, et sait que si les hommes ont sécrété les mythes, il n’en est pas moins exact que les mythes les ont faits ;
Repaire de dieux refoulés par le progrès, temple aux rideaux fermés sur un service obscur, la Grèce, sous ses dehors de vitrine touristique, laisse aussi percer la présence du Chaos. C’est une question d’angle, et William tient le bon, parce qu’il a accompli ce précieux pas de trop sans lequel on n’est personne. Dès lors il ne sait plus où se loge le délire : dans l’histoire d’espionnage qu’il croit reconstituer parce qu’un homme de rencontre lui a confié une lettre ? Dans la présence, qu’il hume, de forces malveillantes qui le guettent ou le guident ? Et s’il n’était qu’un simple citoyen britannique conforme aux indications de son passeport et de ses états de service, occupé tout bonnement à se monter la tête ?
S’il n’était que cela, il ne se serait pas trouvé, au bord même de l’Euripe, chenal entre l’Eubée et la Grèce continentale, où les courants s’inversent inexplicablement, à méditer sur l’ordre impénétrable du monde et la noyade des dieux. Il n’y aurait pas ressassé l’épisode, fondateur de lui-même, où il exécuta un de ses hommes de troupe occupé à violer une jeune prisonnière.
Que lui veut-on enfin ? Et qu’est-ce que dire moi ? Quel est ainsi ce moi qui tua un de ses hommes pour l’honneur d’une femme qui ne songea même pas à valider son geste en exprimant le moindre signe de reconnaissance ? Et quel est ce parcours, où il est aujourd’hui entraîné, tandis que s’accumulent, sous les traits d’un rébus les épisodes d’une équipée aussi symbolique que dramatique et incertaine ? Autant discerner un motif lorsqu’on contemple l’envers d’une tapisserie. Tout parle mais ne dit rien.
Lâcher le jeu, se tuer ou s’abrutir ? Cela ne saurait faire l’affaire de William : c’est qu’il y a en William un outre-William. Il sait obscurément qu’il ne veut pas mourir sans avoir essayé. Il rêve que Déborah, qui tenta de le retenir mais le laissa partir seul, pourrait à ses côtés approcher de la Tour. C’est du moins la figure de cette femme lointaine qui le remet en route quand tout semble compromis.
Si, pour finir, William Ashfort, citoyen britannique embarqué dans un tohu-bohu confinant au burlesque, représente assez bien la part obscure de l’expérience humaine, n’entendons pas par là qu’il est le visage du mal. Il incarnerait plutôt ce versant de nous-mêmes sur lequel, avec la plus grande obstination, nous omettons toujours de porter la lumière, surtout quand nous feignons de nous y consacrer.
Michel LEROUX
|
| Haut de Page |
|