Fleuve
Ni son action au sein du corps social, ni sa culture, n’ont constitué un enracinement pour Pietro. Il semble donc tout désigné pour se laisser emporter par le fleuve en crue. D’autant plus que, à l’encontre des autres héros de Jean Rigaud, la volonté – qui dicte l’initiative – n’est pas une composante majeure de son comportement. D’un bout à l’autre de son étrange épopée, où le temps élastique et disloqué transforme le visage des choses, il est dirigé, voire manipulé, par ceux qui s’occupent de lui. Il émergera pourtant de son incursion dans le monde polymorphe du fleuve un peu plus en possession de lui-même.
Mais la clé de son aventure n’est pas aussi simple qu’elle lui apparaîtra finalement. D’autres personnages sont amenés à s’intéresser à l’affaire, et chacun en offrira sa propre vision, contribuant à confirmer que le mystère est toujours sous-jacent et que la frontière entre mythe et réalité est bien incertaine.
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Extraits
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L’eau descend, silencieuse, homogène en dépit des mottes d’argile cendrée, bullions blanchâtres qui en cabossent la surface, îlots parfois brandissant bouts de branches pourries ou arbustes arrachés avec leur feuillage, qui glissent, accélèrent, passent, fuient en aval. L’eau noire, épaisse; et c’est ce mur horizontal qui me tord. J’aurais moins peur d’une cataracte; le grand saut dans les bouillonnements de mercure, fin de truite qui a raté son tour de reins, os cassés sur les rochers entrevus en transparence. Mais ce liquide opaque qui descend, identique, sans bruit, sans gonflement, sans remous, sans, sans, sans . . . parce que je ne peux voir ni savoir ni prévoir ce qu'il coule sous sa gélatine boutonneuse, cloquée de carcasses aux cuisses à moitié dépecées qui me croisent et dérivent, et ces yeux montés sur pédoncules qui se défont contre les étraves flanquant l’embarcadère, pour filer sous les planches, dissous dirait-on, bien que je sente leur frôlement effleurer mes pieds, car l’eau me semble monter et atteindre le bois.
Alentour la végétation s’inonde, les grandes herbes ou les saules, je ne sais plus, dont seules émergent les hautes branches, un calme torpide, marécageux, où les racines me saisiraient les jambes pour m’enrouler, flasque, foutu. Il n’est que le chemin encore praticable, tout juste, pour peu de temps, séparé déjà de l’embarcadère par une dépression pleine d’eau rance dans laquelle j’enfoncerai jusqu’à la taille.
Au-delà il grimpe ; terre mouillée bien sûr mais qui supportera la semelle; terrain bientôt sec, sur lequel poser un pied devant l’autre et, de nouveau, marcher, courir, dans l’air de moins en moins humide, l’air léger, circulant; la marche verticale et, sur la digue, du côté du pont - en béton, dur, audacieux, lancé par-dessus le fleuve, sauveur – la Lancia, le moteur, démarrer; mécanique d’acier emboîté précise.
Raisonnons.
C’est non-sens ce colosse placide à l’entrée du chemin, qui s’est déplacé de façon à me barrer la voie, tentative après tentative pour avancer. Il ne bouge pas, ne menace pas, ignore la grimace du fou. Je n’ai pas osé. Il s’écarterait peut-être. Absurde ! Je sais qu’il ne s’écarterait pas. Je me suis approché à le toucher, et il restait là, esquissant un pas de côté quand je cherchais à le contourner, patte obstruante abaissée sans emphase en travers de l’ouverture, dont une sobre poussée me basculerait cul par-dessus tête.
Pas hostile, bonasse, un visage rond banal, des mains lourdes . . . terminant des bras à la souplesse d’anguille.
Non-sens. De telles choses ne se produisent pas.
Raisonnons.
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Le raffut tonitruant du moteur reflue sur le cockpit, tourne au long du pare-brise incurvé, et revient à son point de départ, encerclant la coque protectrice de sous-marin, car je suis si transi, fleuve et ciel s’unissent en grisaille si continue que je doute être sorti des eaux. Pourtant c’est au moment où la fadeur aquatique m’emplissait la bouche, quand mes bras se débattaient gauchement dans un remous, que j’ai reçu entre mes mains et ce qui restait de ma tête ce filin lancé d’un geste précis ; mes doigts gourds s’y sont cramponnés, maladroitement tant il était glissant et de faible section.
Chance à saisir au vol.
Je ne suis pas certain que la fille qui pilote le hors-bord aurait pris la peine de faire demi-tour, d’autant moins qu’elle n’a nullement ralenti après avoir balancé le cordage bien lové, de sorte qu’il s’est déroulé avec une extrême rapidité, subtilisé presque avant même que me soit donné le temps de la détresse. Lorsque je suis parvenu à en agripper le bout sur le point de s’envoler, j’ai été arraché avec une brutalité qui a intensifié l’angoisse de l’asphyxie, et, pendant une durée que je ne saurais évidemment apprécier mais qui dut être assez prolongée, mes mouvements se sont bornés à ne pas rompre ce lien avec une attache ignorée – puisque je n’entendais rien que le grondement de l’eau brassée contre mes tympans – dents qui mordaient le nylon, secourant ma poigne, insoucieux des mottes que je fendais dans ma lancée.
Engin de course ce petit hors-bord, presque tout entier décollé du plan d’eau, qu’elle manœuvre avec une totale maîtrise, à demi dressée, penchée sur le volant, position qui relève encore sa très courte jupe et met à nu ses jambes jusqu’à la hanche. Mais le vent que nous déplaçons se plaque péniblement sur mes vêtements dégouttants, et les cuisses arrondies aussi bien que les poils blonds entr’aperçus me laissent indifférents; quoique, dans un vague brouillard, il me semble recevoir une image qui excita, jadis, ailleurs, très loin, la tension d’un désir.
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La nuit est tombée quand je sors du bain où j’ai joui de l’eau domestiquée, tiède à volonté, qui m’était à la longue parue prémice au retour. Mais la nuit s’est collée brusquement sur la fenêtre percée dans le plafond et j’ai tâtonné pour trouver le peignoir, puis la poignée de la porte. La grande salle vitrée est pénombre d’un aquarium éteint, dont les coins, inaccessibles anfractuosités, sont escorte enténébrée qui entoure mon inconnu.
- Etes-vous capable de repartir seul ?
La voix dure, nette, a surgi de la zone d’ombre située à ma droite. Pourquoi m’étonner ? Le jeu se poursuit, dont les règles sinueuses s’entortillent en spirales.
Je me retourne lentement.
- J’entends enfin votre voix; je l’imaginais différente.
J’avance vers les paroles venues de la nuit.
- N’approchez pas.
Une torche électrique s’allume dans mes yeux; je ferme les paupières, regarde en oblique. Sur la frange du faisceau le canon d’un automatique de fort calibre.
- Vous menacerais-je après que vous m’avez sauvé ?
- Il arrive que la contrainte ne se puisse éviter.
Une angoisse sous-jacente frémit-elle ? Ou est-ce moi qui entends mon propre désarroi ? Une longue liane, épaisse, mouchetée, s’enroule autour du pilotis, allonge sa tête de python.
Elle est invisible à l’abri de sa protection lumineuse. Me serais-je endormi dans mon bain, absorbé par l’eau du Léthé ?
- Savez-vous manœuvrer un canot à moteur ?
- Assez mal.
Instinctive litote universitaire qui recouvre ma complète incompétence. Elle ne s’y trompe pas.
- Dans ce cas vous prendrez le motoscafo.
En bas de l’escalier la belle coque vernie d’un canot en acajou miroite sourdement dans le cône de la torche. Pas de moteur apparent; un gros modèle de luxe sans rapport avec le petit bolide qui m’a tiré du fleuve.
- Vous vous débrouillerez facilement; ça se conduit comme une auto; seule différence : au lieu de freiner vous passez en marche arrière. Vous remonterez le fleuve jusqu’à un panneau phosphorescent et vous engagerez sur un canal à votre gauche.
Suspendu dans une nuit de laque, personnage plaqué sur le paravent de Coromandel englouti avec le vaisseau qui l’importait, au cœur d’un univers sans ligne de rupture, j’attends, les deux mains dans les poches du peignoir, tenue clownesque pour se présenter dans une maison de thé devant les graves mandarins aux barbes pointues qui débattent de points de doctrine sur l’étiquette.
Le fleuve mat serpente sur le paravent. Je dois m’extirper, découvrir l’amorce du sentier qui monte vers les cimes. Elle cherche à me réduire de nouveau, embryon argileux rongé par le courant.
J’écoute la voix désincarnée :
- Vous n’avez pas le choix.
Le canon de l’automatique s’avance. Une explosion qu’étoufferait l’eau de mort, et mon cadavre basculé, dissous comme le mégot de ma cigarette. Il est vrai que le choix ne m’est pas laissé.
- Les deux phares sont assez puissants pour vous diriger sans difficulté.
Je vais accepter, fuir en aval vers une ville, abandonner le canot au premier ponton disponible.
- Soit; je prends mes vêtements.
La voix ironise :
- Et vos papiers . . . pour que je ne revoie plus ni vous ni le bateau. Il n’en est pas question.
L’eau se tait.
- Au bout du canal vous amarrerez le canot, entrerez dans une villa; on vous posera trois questions; vous répondrez affirmativement à la première et à la troisième, négativement à l’intermédiaire. Ne confondez pas.
Plus qu’ordre, la dernière injonction était prière, rauque d’anxiété reconnue.
- Il est facile de se souvenir de l’ordre des réponses: Si, No, Si. Rappelez-vous : guerre sino-japonaise, ou synopsis.
- De grâce, qui êtes-vous ?
- Celle qui prend des risques en pariant sur vous.
- Pourquoi ne pas m’accompagner ? Surtout si vous vous méfiez de moi.
- Allez, la nuit s’avance.
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Etait-ce en raison d’un pareil jeu de regards que Valentina s’est arrêtée dans la brume légère d’un soir d’automne sur le quai devant l’université?
J’éprouve de la sympathie pour cette collègue de Langues Romanes, j’apprécie sa lucidité, en refusant la passion qui s’y associe. Elle s’appuie sur la crinière du lion en pierre au carrefour, persistance d’une Renaissance dont je me suis écarté. Elle s’immobilise devant moi, mince silhouette dans le trench-coat serré à la taille; j’attends, un peu gêné par l’insistance de ces prunelles sombres qui ne lâchent pas les miennes.
- Pourquoi être devenu un zombie, Pietro ? Tu n’es plus que l’apparence d’un homme. Ton formalisme critique détruit systématiquement la vie des textes qui nous ont été légués. Tu découpes, tu classes, tu dissèques les formules de style et les schémas actanciels à la manière d’un boucher qui découpe ses côtes de bœuf, ou de mouton, ou de porc; ce qui fut un animal n’importe plus; tout se vaut. Plus de frissons, plus de soupirs, plus rien du tremblement de la vie. Tu introduis la mort et tu feras une belle carrière; tu n’attendras pas longtemps ta chaire de Latin.
Je me tais, mains dans les poches de mon pardessus. Je n’ai rien à répondre. Ce serait une trop longue histoire pour ce soir brumeux, pour n’importe quel soir. . . Mais le faisceau qui me perce ne frémit pas.
- Et pourtant, Pietro, au fond de tes yeux il y a . . .
Je ne peux pas, je ne veux pas. Je tourne les talons sans lui permettre d’achever sa phrase.
- Bonsoir Valentina.
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Un musée, cette noble demeure palladienne entourée de douves, où le XVIème siècle est reconstitué avec une exactitude à mon sens excessive, en dépit de la haute qualité de tous les éléments qui, à première vue, m’ont paru d’époque. J’avançais très lentement le long du canal bordé de saules pleureurs et j’ai pu accoster sous un élégant pont de pierre en dos d’âne sans autre dommage qu’une légère éraflure sur le côté gauche de la coque. De larges marches descendaient en un dessin d’une grande pureté jusqu’à l’eau. J’ai traversé une esplanade dallée, poussé une porte à caissons encadrée de montants ornés d’Atlantes, pénétré dans un vaste vestibule éclairé par deux torches plantées dans des mains de fer forgé au-dessus des lambris. Leur lueur tremblotante faisait vaciller en clair-obscur un coffre de mariage peint, des escabelles, un portrait dans le style humaniste. Je marchais sur un dallage aux entrelacs subtils. Un grand silence pesait sur la maison où tous devaient dormir et l’humidité se mêlait à la lumière dansante des torches.
Le flot dévale sensiblement plus vite que tout à l’heure. Ce n’est plus qu’une masse qui a recouvert les îles hier allongées dans son centre, ou les a arrachées de leurs bases incertaines pour les charrier jusqu’au delta où elles s’éparpilleront et se perdront dans la mer où tout s’achève. A moins que, quelque part, un soudain affaissement ne soit la cause de cette accélération, créateur d’une dénivellation que le fleuve cherche à combler en augmentant son débit.
Je m’efforce de maintenir le régime du moteur à un nombre de tours qui permette au canot de dépasser de peu la vitesse du courant - allure nécessaire pour rester maître de ma direction - en prenant comme points de référence les mottes les plus rapides, de sorte que l’espacement entre les cloques grises me semble beaucoup plus grand, mais ce n’est qu’illusion d’un navigateur qui s’essaye à suivre leur rythme.
L’horizon s’est évanoui, vapeur d’eau qui ne se détache pas du fleuve. Ne reste que l’enchevêtrement végétal, à tribord maintenant que le sens de la marche est inversé; encore ne puis-je observer qu’une traînée, floue sous l’effet de la vitesse, une espèce de muraille où s’esquissent par intervalles les linéaments de masques reptiliens.
D’une porte entrebâillée filtrait une lumière paille; je suis entré. L’odeur forte d’encens et de benjoin m’a suffoqué; elle venait de partout, de multiples brûle-parfums posés sur des crédences ou des guéridons perdus dans la pénombre, et aussi de la table où les volutes parfumées se confondaient avec les flammes de deux hautes bougies torsadées piquées sur des chandeliers de bronze à la base sculptée en animaux fantastiques. Derrière ce voile fuligineux une femme était assise, dont les traits flottaient au gré des fumées d’encens. Ses cheveux noirs tombaient sur des épaules nues; le reste de son corps était caché par une longue robe de soie chamarrée. Par-dessus un manuscrit elle avança ses deux mains à travers le rideau embrumé; les doigts fins étaient chargés de bagues en or. L’évocation trop parfaite d’une époque révolue aurait dû sentir le théâtre, mais nulle fausse note n’en rompait l’harmonie.
Les meubles eux-mêmes, frappants d’authenticité, étaient dans un si parfait état de conservation qu’on les aurait crus neufs.
Je n’ai rien compris à ses questions auxquelles j’ai répondu ainsi que l’on m’avait recommandé. A la troisième pourtant il me sembla qu’elle parlait une langue proche du toscan, mais avec une intonation si curieuse que j’avais cru à un langage étranger. Elle poussa dans ma direction sur le plateau de la longue table à pieds lyre une bourse lamée d’or et d’argent, vide; et un étrange poignard à lame triangulaire, lumineuse, oriental je pense, et me dit de les prendre. C’était bien du toscan. Braquant sur moi des ongles pointus, elle répéta sur un ton d’horreur: « Va-t’en! Va-t’en! ».
J’ai glissé la dague dans la ceinture du peignoir et suis parti à la hâte, fuyant la folle dont me poursuivaient les va-t’en, va-t’en! expressifs d’une angoisse difficilement soutenable.
Le motoscafo m’attendait dans la lumière pâle qui précède l’aurore et me fut soulagement après les fantasmes du délire nocturne.
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J’ai dormi comme une masse. Je ne sais pas même si j’ai rêvé. En me levant une muraille élastique infranchissable me séparait de Pise. Je ne me suis pas reconnu dans la glace, pas seulement à cause de la barbe hirsute qui me recouvrait le visage. Les joues étaient plus maigres et le regard . . . Les yeux voyaient autrement, avec une lueur neuve que je ne me connaissais pas.
- J’ai l’impression d’avoir dormi pendant des jours.
- Buvez ce café. Il achèvera de vous réveiller. Et parlez-moi donc un peu de vous, de vos amis.
Mes amis ? Je ne discerne qu’une brume vague. Quelques relations proches avec qui converser sur le métier, la politique, les connaissances communes. Un seul émerge, de ma jeunesse étudiante, disparu depuis longtemps.
- Et vos amours ?
La pénombre s’épaissit. Des silhouettes indistinctes, une femme que j’ai peut-être cru aimer, et puis une maîtresse décorative.
- En somme tout ce qu’il fallait pour une carrière brillante et rapide. Ne vous séparez pas de la dague tibétaine.
Je me sens très las. J’articule péniblement les paroles obligées :
- En tout cas il me faut retourner là-bas.
Elle allume une cigarette et, calmement :
- Possible, mais pour eux tous, vous êtes mort.
Suis-je réellement stupéfait ou est-ce désir d’en donner l’illusion ?
- On a retrouvé votre corps, avec vos vêtements, vos papiers, vos clés.
- Comment le savez-vous ?
- Les riverains sont au courant de tout.
Je tente de protester, sans conviction :
- Mais le visage . . .
- Encore faudrait-il qu'il soit identifiable.
L'absence du sentiment de l'absurde se prolonge au cœur d'un vide que je sens être moi. Ce n'est que par habitude que j'interroge:
- Mais pourquoi ?
Elle hausse à peine les épaules.
- La vie est un jeu de poupées emboîtées. Il est des gens pour qui faire disparaître un cadavre sous une fausse identité est utile. Ils ont profité d'une occasion favorable.
En dépit de mon indifférence je poursuis sur ma lancée:
- Vous pourrez témoigner que je suis vivant.
Elle ne bronche pas, me fixe longuement.
- Ne comptez pas sur moi. Cette affaire n'est pas de mon ressort. Ah! Je préfère vous prévenir, inutile de recourir à une identification scientifique; vous finiriez dans un asile d’aliénés. D’ailleurs vous pouvez aller vérifier sur place.
Le poids granitique de l’évidence s’impose.
- Alors clochard ?
- Vous raisonnez encore comme naguère : intégré ou exclus. Il vous faudra apprendre.
Les grandes lianes s’entortillent dans les fonds inaccessibles des bras morts. Elle est sortie avec la cafetière. Les anacondas se déploient lentement. Je me lève en criant:
- Combien de temps ai-je dormi ?
- Inutile de hurler. C’est sans importance. Le temps est une matière malléable, vous devriez au moins le soupçonner. Le ressac du passé vous saisit comme fétu et enveloppe insidieusement dans le filet du rétiaire ce que vous voulez nommer refus ou, au contraire, nostalgie. Il faut savoir maîtriser le temps, remonter plus haut en amont.
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Carlotta conduit à grande allure son Alfa-Romeo sur l’autostrade; la capote baissée nous interdit toute conversation; mon rôle se borne à lui allumer cigarette sur cigarette et à les lui glisser entre les lèvres. Elle trouve mon accoutrement de plombier très drôle, prometteur d’un brillant succès dans son cercle de mondains gauchisants. J’essaie d’imaginer la situation et de la trouver divertissante . . . sans résultat. J’ignore qui est cette jolie brune, apparemment très lancée; d’ailleurs je m’en moque. M’importe davantage qu’elle jouisse d’un égal accès aux franges de l’autre monde, énigmatique agent double, mais je refuse de réfléchir. Je m’emploie à parer les coups. ……
Elle voulait m’habiller; j’ai choisi un bleu de travail, une boite à outils et une casquette de toile. Barbu comme je le suis devenu, nul ne risque de me reconnaître. Même pour ma concierge le plombier est un inconnu.
- Vous aviez travaillé pour ce pauvre Monsieur le Professeur du premier ? Il est mort le pauvret.
Elle essuie quelques larmes pour la décence.
- Comment cela ?
- Il s’est noyé dans le Pô, emporté par la crue. Et, savez-vous, on a retrouvé son corps . . .
Un temps d’arrêt. Elle est pleine d’horreur ravie. Je n’avais jamais apprécié le talent théâtral de ma concierge à sa juste valeur.
- Tout mangé par les poissons, il était méconnaissable.
Son visage replet ruisselle de tragédie.
- Imaginez, il n’avait plus d’yeux! Comme dans les films d’épouvante. Vous avez vu le dernier Dracula ?
- Je vais peu au cinéma.
Elle est déçue; tant pis! Je ne vais pas jouer le guignol sur ma propre mort.
- Moi j’accompagne souvent l’aîné de mes petits-fils. On a su que c’était lui parce qu’il portait tous ses papiers dans sa poche. Et puis, il y avait sa voiture, une belle Lancia neuve, qu’il avait laissée sur la berge. Alors les paysans se sont demandé ce que faisait cette voiture abandonnée, et ils ont prévenu les carabiniers. Il portait sur lui les clés de la voiture. Pauvre Monsieur le Professeur. Il était si content de sa nouvelle auto.
Nouvelles larmes.
En effet, je me souviens vaguement d’un bonhomme qui avait acheté une Lancia havane pour plaire à sa maîtresse. Pas très intéressant cet individu. Son appartement a été vendu par les héritiers; son compte en banque est totalement asséché. Sa maîtresse l’a aussitôt remplacé, ainsi que m’en assure un coup de téléphone, ce qui me réjouit d’inexplicable façon.
La chaire de Latin est occupée par l’imbécile prévu, qui n’a jamais rien compris aux élégiaques ; moi non plus, je le sais à présent. Quoi qu’il en soit, je ne peux plus me présenter à l’Université et ne le désire pas. Qui croirait aux faits, en admettant même que je produise un témoin, supposition à exclure ?
Je déambule dans les rues de Pise, ma boite à outils en bandoulière, plombier ectoplasmique transparent au tintamarre de la circulation.
Carlotta m’a donné cinq cent mille Lires et son numéro de téléphone à Florence.
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Une lecture de FLEUVE
Le souvenir de Fleuve, longtemps après qu’on l’a refermé, subsiste comme un monolithe dans la clairière de nos pensées. Du monolithe il a le mystère, la puissance symbolique et les racines séculaires ; de la clairière l’intimité avec l‘eau, la sève et le fonds celtique. Icône du livre lui-même, un paravent de Coromandel englouti à bord du vaisseau qui l’importait jadis de Chine, y surgit périodiquement pour proposer aux pensées le terrain d’envol de son mandala.
Au sortir de ce récit, on est plus que jamais persuadé que la trame quotidienne et sociale des jours, n’est qu’une version, et à coup sûr la plus astreignante et la plus usagée, de la réalité des choses.
A la suite de Pietro, l’homme de pierre, nous accomplissons dans Fleuve un parcours intellectuel et géographique, que redouble le cheminement d’Archibald, l’homme qui s’en laisse d’autant moins conter, que sa spécialité de mythologue l’aveugle.
Ce parcours échappe suffisamment aux conventions temporelles et locales pour qu’on le croit guidé par les deux dimensions du paravent, où l’artiste a représenté un paysage hypnotique d’eaux, de végétations et de reptiles. La puissance évocatoire de l’image de Chine déborde ensuite le cadre du praticable pour envahir le champ de la réalité où la durée stagne parfois sous un ciel immuable, se prêtant ainsi à l’anamnèse de Pietro, anabase héroïque qu’il effectue dans les eaux de laque hantées par les anacondas.
Le paravent de Coromandel, comme tout bon masque, révèle ce qu’il cache et surtout lui donne corps ; tomberait-il à la renverse, que nous ne discernerions plus que des silhouettes simplistes ou des scintillations d’atomes et de photons. Ainsi du livre de Jean Rigaud, qui perdrait tout son sens pour qui voudrait l’expliquer.
Je veux le regarder comme un yantre et y projeter mon imagination exploratoire en m’identifiant au personnage de Pietro.
Ce Pietro subit, selon moi, un baptême ; il s’est voulu homme de pierre, malgré quelques excursions dans la noblesse gratuite. Il a décidé que, sur les scènes d’opérettes du Monde, on ne l’entendrait pas chanter sa chanson, version à peine personnalisée de la rengaine organique et sentimentale des hommes. Cette détermination est si ancrée en lui qu’il se fait un métier, après avoir été légionnaire, de commenter les lyriques latins à la lumière exclusive de théories linguistiques aussi desséchantes que quantitatives.
Il me plaît que, infiniment désireux de basculer, Pietro trouve un jour prétexte, pour se faire enlever par le fleuve, dans la présence d’une silhouette colossale qui lui barre le retour à la sécheresse. Emporté par la crue et guidé par des femmes intransigeantes et tutélaires, Pietro traverse la chambre obscure pour retrouver une adhésion cosmique depuis longtemps perdue ; ainsi se résume en effet le synopsis de son aventure : "si-no-si".
Il sera mûr, dès lors, pour quitter la défroque du spécialiste en lectures castratrices de Tibulle et Properce, et pour affronter le mystère en habit de plombier. Il trouvera refuge dans le monde élevé et éclairci des futaies, où le temps régénéré et régénérateur souffle ses grands accords dans l’orgue du temenos baudelairien.
Quelle présence l’automobile qui monte pesamment le chemin raviné accédant à son chalet, lui apporte-t-elle ? Je parierais pour celle d’une fée.
Michel LEROUX
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