Conte philosophique Jean Rigaud
Itinéraire Orientation Wong Fleuve
Le Serpent dans le Basalte Les Chroniques de l'Ordre Blanc La Roue de Fortune Histoires Brèves

Les Chroniques de l'Ordre Blanc



Venus d’une autre planète ils se disent "Fils des Etoiles" dont la vocation est de protéger la terre contre les vampires ennemis de la lumière. Quiconque est admis dans l’Ordre lui doit obéissance aveugle et abdique toute individualité, toute sensibilité, tout commerce avec qui n’est pas revêtu du manteau blanc. Mais peu à peu, à travers les âges, le doute s’instille dans l’esprit de certains des membres de cette caste soi-disant "supérieure".
Ceux-là commencent alors à prendre conscience qu’en dehors de la structure aérienne dont ils ont appris à s’enorgueillir, la terre recèle des Eléments, souterrains ou aquatiques, dont la plénitude est riche de tout ce qui manque à l’Ordre.
Texte poétique, épique, qui nous entraîne dans un monde imaginaire étrange mais pas étranger.

Extraits

La Chute

Notre vaisseau voguait à l’arrière-garde extrême de la flotte qui se dirigeait à vitesse constante vers sa destination de combat, triangle éployé sur d’immenses étendues, lorsqu’un souffle soudain nous dévia de notre route. Le vaisseau, en dépit de nos efforts pour redresser sa trajectoire, fut poussé loin de l’escadre, et tel était ce tourbillon qu’il brouilla l’espace autour de nous, explosion de particules irradiant une lumière disjointe, tantôt polarisée en incolore faisceau d’œil cyclopéen, tantôt fluorescences vertigineuses simulant les couleurs du prisme, si bien qu’il nous fut impossible de transmettre des renseignements sur l’inquiétant phénomène qui nous enveloppait. Les signaux les plus éprouvés se perdaient au sein de cet éclatement diffus et perpétuellement mouvant, se décomposaient en couleurs élémentaires égarées au travers de l’instable marqueterie polychrome.

Ainsi, incapables de faire le point, isolés dans les gouffres, nous poursuivions une incontrôlable dérive, mal protégés par les puissantes parois curvilignes contre cet enchevêtrement pullulant dont les brusques rafales, jaillies de partout alentour, nous déséquilibraient, nous secouant et nous arrachant de nos postes ou, au contraire, nous plongeant dans un état de torpeur qu’il était douloureux de rejeter.
Nous parvînmes pourtant, grâce au sévère entraînement qui avait rendu nos gestes autonomes, à maîtriser les organes essentiels du vaisseau et même à colmater la brèche qu’annonçait une ligne brisée dont l’élargissement en fissure nous aurait disloqués, parcelles aussitôt absorbées par le tournoiement ininterrompu.
Neuf jours durant nous fûmes entraînés sur des parages inconnus à une vitesse que nous ne pouvions évaluer, tout point de repère supprimé, et les constellations familières flottaient et basculaient sous l’effet de cette pulvérisation chaotique.
Tout à coup une brume épaisse gris-bleuté, teinte qui nous éblouit d’abord par sa terne uniformité tant nous étions accoutumés aux mirages colorés, freina durement le vaisseau. Le pilote parvint, par des manœuvres improvisées et des tentatives hasardeuses à l’aide d’organes qui ne répondaient plus que spasmodiquement, à éviter l’impact de plein fouet qui nous aurait écrasés, et notre bâtiment s’enfonça sur sa lancée entre deux émergences pierreuses où, après avoir couru sur son erre, il se cala comme un coin dans l’angle de leur jonction.
Amarrés à plat sous nos sièges, plus hébétés qu’anxieux, nous reçûmes au long des os la brisure qui fendit l’étrave, mais l’habileté du pilote permit que cette vibration mortelle nous parcourût comme fils tendus et allât se perdre loin en arrière sur des eaux qu’elle souleva en muraille abrupte dont la masse retombante envahit le vaisseau désarticulé, nous submergeant à demi étouffés, avant de refluer sur la plaine liquide.

Nous gravîmes péniblement les pentes hachurées de stries noires et grises ; la brume pesante comprimait nos poitrines et nous devions nous relayer pour porter le corps du pilote et des cinq autres compagnons que le choc avait démembrés, les réduisant à une sinuosité affaissée en boule flasque sitôt que nous les déposions. Aussi ne pouvions-nous les hisser sur le versant raide qu’en les jetant en travers de la nuque comme sacs oblongs, et chacun fut, à tour de rôle, contraint à ce devoir répugnant. Le découragement s’infiltrait en nous, confrontés à cette lourde mollesse dont la montée, loin de l’alléger, accentuait la pesanteur.
Deux encore, suffoqués par la vapeur, s’affalèrent à mi-côte et, entraînés par la déclivité, roulèrent jusqu’à l’eau noire. Nous les vîmes, englués d’argile brunâtre, gangue épaissie à chaque révolution du corps, trouer le plan de laque nocturne qui les absorba sans frémir.

Nous gagnâmes cependant la plate-forme étroite et longue, entaillée de gorges au fond desquelles s’étalaient les eaux plates ; failles que les plissements avaient incrustées de masques tordus, grimaces de la pierre, obscènes menaces protégées par leurs auvents schisteux, que nous contemplâmes avec un trouble inquiet.

Puis nous rendîmes les honneurs funèbres.

[.........]

Combat

Est-il jamais un début ?
Les clangs initiaux en furent-ils qui crashaient fumerolles proches du floppement des boues ?
Leur innocuité se résorba dans un silence plan et les émissaires expédiés repérèrent le seul vide atone.
Nullement moins gravide en menaces pour initiés, bonace berceuse pour les autres, cette absence inopinée.

Les flocs alaires de chauve-souris flippèrent à la nuit, catastrophes abattues sur carcasses lasses.
Les xiphes griffues stridèrent, couicantes de vélocité.
Miasmes de sentines, squizant les jugulaires, toux préparatoires, lacrymantes, agonistiques, qui clouquaient au sol.
Les touffes forestières dansaient
Béloss
Béloss
Béloss
Conjoints en hurricanements jaillis depuis un circuit annulaire sur nous autres
Cadants
Crushés
Frustés

Riposte tacatante sur l’invisible impétuosité circulaire d’altitude incertaine, déroulée, lévitant dans la brume kapnique
Les lémures inappréhendables lourds d’agglomérat nyctalope, légers de brouillard vaporisé, plaquaient leurs membranes sur nos yeux brouillés.
Les machines cliquetèrent, giclées phosphorantes aphones.

Souitch abrupt des lampes à souder
Flash gallirouge couperet des vagues ténébreuses
Une candor arguèle encadra la forme difforme aux ribes roussis sur noir étale
Rubophtalme à dents détectées effilées comme fronces filant obliques vers oreilles piquantes

Transpercement de flammes
scorpentes
brûlantes
urticantes
Jets tranchant de leur lame bleutée les vampires suceurs.


Jamais, jamais nous ne sûmes à quoi ils ressemblaient. Parfois la flamme d’une lampe détachait avec une violence citron un bec osseux ou des jambes grêles, pattes plutôt : mais ces brefs éclairs nous laissaient dans l’ignorance puisqu’ils ne faisaient surgir de la nuit que des pans d’une forme présumée cohérente, enfonçaient dans l’ombre l’essentiel, et nous projetaient ainsi une caricature éphémère ; plus disharmonique encore quand la giclée brûlante l’atteignait, soulevant de la blessure un nuage sulfureux, voile protecteur à l’abri duquel ils se retiraient à la hâte.
Toujours ils emportaient leurs morts et leurs blessés, quand la nuit allait s’éclaircir, en une fuite étouffée à travers bois, martèlement sourd que nous avions d’abord pris pour vol d’ailes membraneuses. Pas davantage nous ne pûmes capturer un prisonnier.
Maîtres des feuillages denses, des lianes, des ronces, des algues balancées par les eaux opaques, ils s’efforçaient de nous étrangler ou de nous fracasser sous le choc de branches brutalement brisées, fondant sur nous en cercle, piaillant des sons inarticulés, cherchant l’approche pour nous envelopper de filets halés en trouant les fourrés qu’ils savaient ouvrir. Plus d’un des nôtres disparut ainsi dont le corps ne fut pas retrouvé.
Sans nul doute ils s’appropriaient les cadavres pour les dévorer, s’incorporer de la sorte des fragments de lumière qui, à la longue, leur permirent d’affronter des lieux moins obstrués par l’épaisseur végétale. Ce fut leur perte.
Nous parvînmes à leur faire quitter l’abri des feuillages opaques et à les attirer sous un couvert léger d’arbres secs que nous incendiâmes joyeusement. Ils s’enfuirent au plus vite, mais la flamme grondante courait plus vite qu’eux et les entoura. Leurs silhouettes noires convulsées ne se distinguaient pas de celles des branches et des troncs tordus, sinon par une ignoble odeur soufrée et d’étranges jets d’étincelles indigo.
L’odeur de soufre qui s’incrustait dans nos narines nous répugnait, tant elle prolongeait la présence de ces créatures ignobles que nous aurions souhaité annihiler. Pourtant c’est sa persistance sur le sol qui nous permit de renifler leurs traces, de suivre leurs cheminements et d’atteindre leur ultime refuge, les falaises aux interstices trop obscurs pour que nous puissions nous y aventurer.

[.........]

Naissance du Dogme

Victoire sans doute puisque, refoulé l’ennemi décimé, il se dissimulait dans cette combe, s’enfonçait au profond des anfractuosités, sans plus d’audace pour attaquer. Nous étions venus à bout des saigneurs, derniers survivants peut-être de leur espèce, nul secours ne leur ayant été porté par des semblables durant les affrontements.
Curieux hasard que nous nous soyons écrasés précisément en cet endroit, si peu vraisemblable qu’il affermissait l’opinion de ceux qui les tenaient pour émissaires de l’Ennemi, envoyés afin de garder un poste aux confins des espaces où se déploierait le grand combat. Mais, plus vraisemblablement qu’envoyés, drossés par une tourmente analogue à celle qui nous avait dérivés loin des escadres géométriques, et lancés en même lieu, terrain qui se pouvait neutre, trop léger d’air envolé pour eux, pour nous de lourdeur étouffée.
Service inutile donc ? Qui se soucierait jamais de cette petite planète ? Notre lutte avait été sans but, habitude, entraînement au combat, natures incompatibles. Service pourtant. Qui, non prémédité, s’opposait à l’infiltration. Comment prévoir le rôle futur de cet astéroïde ? Il était nécessaire de nous y maintenir – trop peu nombreux pour assaillir les ultimes retranchements – rester à veiller, usant par longue persévérance les forces et l’élan des sombres rescapés tapis au-dessous de nous, retour aux ténèbres qu’il fallait définitives.
Nous savions n’être pas immortels. Pire, nous ignorions quelle durée nous serait allouée sur cette terre. Nous devions nous reproduire pour que survive la lumière, mais étaient absents, demeurés là-bas, quelque part dans les taches laiteuses du ciel, ceux qui savaient ; et recourir entre nous au frottement des muqueuses nous écœurait à tel point que nul ne put s’y résoudre. Quatre volontaires voulurent se sacrifier mais renoncèrent et, à dire le vrai, nous nous en réjouîmes car, quelque héroïque que fût la tentative, sa réussite eût été chute au niveau des autres, membraneux, visqueux, gluants.
C’était situation insoluble. Faute de perpétuation, notre raid perdrait tout effet ; et consentir à pareil échec nous révulsait autant que nous soumettre aux répugnantes et annihilantes exigences qui paraissaient inévitables.
Notre raid : j’emploie ce terme à dessein car c’est bien ainsi que, après les combats, la plupart d’entre nous envisageaient notre survenue et, maintenant, notre implantation.
L’ouragan dont les lames avaient emporté notre coquille semblait oublié : ou, du moins, s’instaurait la ferme croyance que nous avions affronté la tempête sur ordres – non captés par accident – dirigés, détachés, pour accomplir une mission précise. Alors devenait admissible que les autres également nous eussent précédés dans un dessein voulu par leurs maîtres. Hypothèse qui prenait en compte la tempête sans tout abandonner au seul hasard ; et, puisqu’elle était rassurante, les Supérieurs ne s’y opposaient pas. Pour ma part je n’y crois guère, trop vieux navigateur accoutumé aux dérobades des grands espaces blancs.

Le Prieur – le Grand Supérieur, celui dont nous avions reconnu qu’il détenait savoir et pouvoir, – ne quittait pas la plate-forme où il méditait sous un arbre transparent pointé vers le ciel, antithèse, antidote des troncs aux frondaisons lourdes épandeuses de pénombre. Et nous les sentinelles qui faisions cercle au sommet des falaises apercevions sa combinaison, phare blanc qui brillait sur les rochers gris tachés de lichens.
Il proféra par deux fois son édit, pour chaque groupe qui se partageait la garde :
« Parmi les enfants des hommes nous choisirons ceux qui pourront être élevés à notre rang. »
Coup dans la poitrine ou hoquet qui montait du diaphragme ! Comment tolérer la présence de ces créatures duplices, imparfaites, êtres du mélange, nés de la copulation spasmodique d’épidermes moites, dégoûtants mangeurs de chair rouge ?
Comment admettre qu’un seul, fût-il épuré par nos soins depuis sa plus neuve enfance, échapperait à la souillure dans laquelle il avait été conçu, porté, expulsé à l’air libre après tant et tant de temps enfermé dans le réduit des replis humides ? Et, à la stupéfaction, succéda le haut-le-cœur.
Le Prieur se retira, étincelant, et nous restâmes silencieux, accablés. Peu dormirent cette nuit-là.

Le lendemain le Prieur descendit à nouveau parmi nous. La finesse de l’aube l’enveloppait d’un treillis si impalpable que la honte s’étendit sur nous d’avoir douté. Il consentit à nous expliquer que notre victoire avait introduit des éclairs de vie lumineuse, assez nombreux, assez vivaces pour engendrer de rares enfants, crus nés des hommes, et les sauver, si nous les enlevions très jeunes. Sachant les reconnaître, il communiquerait sa science à ceux dignes de la recevoir.
Puis il nous blâma, sans violence, de notre manque de foi, et nous baissâmes les yeux, nous baissâmes tous la tête car nous ne pouvions supporter son regard accordé à la pâleur nue de l’horizon.

[.........]

Le Trésor de la Terre

Les flocons tombent avec régularité, tombent, et la tour septentrionale se dissout dans un trouble trompeur quand l’œil s’efforce d’isoler un élément de la chute épaisse ; tentative facile d’apparence tellement l’écroulement semble ralenti par son silence, mais qui ne se peut exécuter car la rétine ne perçoit que traînées floues , les distinctions attendues se rejoignant en filaments et colonnes dont l’éclat translucide brouille la vision, tôt égarée dans un monotone envoûtement qui l’emplit de cristaux indiscernables éparpillés dans le souvenir où ils laissent de longues pistes blanchâtres sous lesquelles s’annulent les cadavres.
Le hameau invisible, très loin au-dessous, s’est perdu quelque part dans l’atmosphère saturée. Je suis seul dans le cylindre de pierres sèches où ma cheminée de fortune rabat la fumée étalée en nappes plus grises dans la lueur livide uniforme. La porte s’ouvre sur l’échelle inclinée vers ce qui n’est plus que planéité réverbérant une brillance sourde venue de nulle part.
Et comment fermer cet assemblage rudimentaire de planches sans être étouffé, quand déjà je tousse et crache, gorge raclée par la fumée ? Aussi je reste à ranimer les flammèches hésitantes, enveloppé dans mes fourrures ; et le chien mâtiné de loup, tête entre les pattes, ferme à demi des yeux congestionnés.
Les cols se sont recouverts, chemins enfouis, et les vallées cloisonnées entrent dans leur sommeil hivernal, chacune repliée sur elle-même, vivant de ses provisions amassées jusque tard dans l’automne. La couche de silence a effacé mes traces pour des mois. J’ai choisi ces lieux reculés que la présence d’un étranger surprend tellement que, bien vite, de proche en proche, la région entière en est avertie, calculant qu’ils ne me croiront pas capable de pareille naïveté.

Entre les deux tours délabrées qui tiennent encore sur l’éperon de granit se ramifie un labyrinthe de salles et de galeries souterraines dont le voûtement s’est effondré, rongé par l’infiltration des pluies et des neiges. Chercheur patient et attentif je me suis glissé à travers des éboulements où une dalle monolithe tombée sur la tranche s’est appuyée oblique contre la paroi, ménageant un étroit vide triangulaire. Quand elles ne sont pas taillées dans le roc brut les cloisons ouvrent des fissures sans nombre, et c’est dans une de ces excavations, si profonde que mon bras ne la put sonder, que j’ai déposé le sac de cuir. Là dorment les vipères engourdies par la nuit glacée et j’ai pris soin de ne pas les déranger dans leur sommeil et de leur expliquer, à voix très basse, que je leur confiais le trésor en garde, à elles les enfants de la terre, afin qu’elles le protègent de leur venin. J’ai déposé mon fardeau dans cette cache de moi seul connue, noire de ténèbres que ma torche rayait d’ocre rouge.

Cela est bien ainsi ; et pourtant je m’attarde dans la tour pénétrée d’humidité neigeuse au lieu de descendre jusqu’à la ferme pour manger une soupe devant le feu orange ; je m’attarde en songeries vaines, incertain d’avoir agi avec justesse. S’ils me rejoignent – et il est probable qu’ils retrouveront ma trace – le sac sera perdu à jamais, moi étant le détenteur choisi par la prêtresse, et j’aurai interrompu la chaîne immémoriale qui affirme l’existence d’un pôle et, accessoirement, aide les misérables hommes à se hausser peu à peu.
Je tisonne les bûches noircissantes, indécis, car qui en vérité pourrait me dire si je suis le dernier maillon parce que les temps sont proches ou si j’ai fait montre d’une médiocre étourderie, d’une légèreté sans essor ?
La froideur mouillée s’infiltre sous ma peau et envahit ma carcasse, squelette noueux aux articulations engourdies, mais je ne bouge pas. La neige se fait plus dense d’instant en instant et la porte donne sur un rideau blanc immobile. Tout est si loin. Les souterrains où gisent les rubis et les émeraudes ne se pourraient plus retrouver. Tout est si loin que je ne désire pas m’éloigner puisqu’il me semble avoir franchi les limites dernières. Le chien ne s’agite pas davantage que moi et sa respiration est lente et lourde.

L’image flotte de la guerrière passant une main osseuse au long de sa nuque sous les courts cheveux de paille solaire. Geste glissant du bras où jouaient les muscles durcis par l’exercice quand le visage s’est détourné, grave et songeur, lisse de jeunesse. Me savait-elle porteur du legs antique de la terre, les pierres du dragon qu’ils avaient cherchées de siècles en continents, eux – dont je fus – qui se disent Fils des Etoiles, afin de les broyer : les pierres dont la cristallisation récuse la viscosité qu’ils nous veulent assigner, et, s’ils les comprenaient, détruirait leur combat fourvoyé ? A cela il n’est pas de réponse.

[.........]

Solitude

Me voici donc seul, sans même un écuyer, seul occupant de ce mamelon granitique que nous appelions la citadelle, dominant le fleuve, le village et la plaine sans autre limite que l’horizon bleuté. Il m’est douloureux de n’avoir personne avec qui échanger les banales paroles rituelles, de ne sentir aucune présence à mon côté au long des patrouilles. Que je reste solitaire n’a pas surpris les villageois. Il leur suffit de conserver auprès d’eux un représentant de ce qu’ils sentent comme une force supérieure pour accomplir des rites incompréhensibles et protecteurs, un magicien qui écarte la terreur de l’ailleurs. Aussi m’apportent-ils scrupuleusement ma nourriture et me saluent-ils en s’inclinant quand il leur advient de me croiser, ce qu’ils évitent tant ils redoutent d’approcher la frontière de l’inconnu.
Il leur arrive cependant de faire appel à moi ; parfois un coureur essoufflé vient me prier de mettre fin à une rixe. Je descends alors, et la présence du manteau blanc entraîne toujours les mêmes effets. À peine ai-je paru, sans prononcer un mot, que le vacarme s’éteint, les bras se baissent et les groupes antagonistes s’éloignent en silence, honteux, têtes courbées. Les meneurs s’agenouillent devant moi, paumes ouvertes, yeux inclinés vers le sol. Toujours muet, je les regarde s’aplatir, puis je m’en retourne dignement par les venelles vides.
Je m’efforce de suivre les instructions : guetter, patrouiller, accomplir les rites avec un soin minutieux et, surtout, ne pas penser sinon pour me souvenir que je suis l’émissaire du grand vide dont la fonction consiste à imprimer le quadrillage de la méthode sur cette terre de confusion.
Pourtant des accès de faiblesse ouvrent des brèches dans la digue et alors le souvenir reflue.

Bien que ce fût elle qui eût dénoué le nœud que je croyais inextricable, j’étais le plus ancien en poste et il me revenait de prendre le commandement. Aussi lui dis-je – avec réticence mais tel était mon devoir – qu’elle avait enfreint les règles en mentant à propos de l’effacement des pistes. Elle soutint mon regard sans émotion et répondit :
- Je n’ai pas menti.
Interloqué, je fouillais les yeux verts. Ils ne cillaient pas. Elle répéta :
- Je n’ai pas menti ; j’ai vu les pistes se tapisser d’une poussière qui les effaçait et j’ai compris que c’était lui, le Supérieur, qui était l’auteur de la destruction.
Décontenancé, je l’écoutais ; quelque chose en moi la rejoignait.
- A s’enfermer dans sa cellule en ne songeant qu’à la destruction des Vampires, il s’est laissé investir et est devenu l’un d’eux.
Insupportable violence de l’éclairage ! L’Ordre lui-même pouvait donc être contaminé ; les points d’appui s’évanouissaient. La décision s’est imposée. Elle partirait sur le fleuve, à la voile, avec le Petit Peuple dont l’émissaire la regardait avec dévotion. En cas de nécessité les nabots seraient capables de ramer. Une fois franchi l’estuaire elle s’arrêterait là où elle trouverait un endroit propice et s’y installerait avec les gnomes dont elle deviendrait la gardienne.
Je les ai vus s’éloigner au fil du fleuve ; ma gorge se nouait. J’ai levé la main en signe d’adieu. Elle a fait le même geste . . .

Je trace seul la piste dont je n’ai pas à comprendre le sens.

[.........]


Une lecture des
CHRONIQUES DE L'ORDRE BLANC

Avant même de s’intéresser à l’histoire reconstituée par Jean Rigaud à partir des Fragments qui lui sont parvenus, le lecteur, dès son entrée dans le livre, est saisi par l’enchantement poétique émanant de ces pages où sont consignées, après les curieuses tribulations d’un équipage en détresse, les grandes lignes de la fondation de l’Ordre, quelques unes de ses vicissitudes et son déclin final. La charge poétique est certes due à la langue, tout à la fois châtiée et claire, ainsi qu’à la qualité des images dont elle est tissue. Elle provient aussi de l’étrangeté des situations et des personnages sur lesquels seul un coin du voile est levé.
Les Fils des Étoiles – c’est ainsi qu’ils se désignent – ont atterri en catastrophe sur notre planète à la suite du naufrage de leur vaisseau intergalactique. Réticents à admettre la thèse de l’accident fortuit, ou pis encore télécommandé, ils se persuadent de l’existence d’une décision prise en haut lieu par laquelle ils seraient envoyés, eux qui sont porteurs de la lumière, pour combattre les créatures des ténèbres, et protéger les hommes contre ces Gluants qui voudraient leur perte. Ce modèle opposant la terre et l’air leur est instillé dès leur arrivée, quand, suffocant dans l’atmosphère, ils ressentent l’obligation de gagner les hauteurs où leur respiration ne sera pas entravée.
Quand sont-ils arrivés ? Combien de siècles, de millénaires peut-être, couvrent ces chroniques ? Aucun indice ne fournit l’ombre d’une clé. Aucun repère chronologique ne jalonne les récits. Une telle imprécision indique à elle seule toute absence d’incidence temporelle sur les personnages, dont l’évolution n’est liée à aucune époque.
Il en va pareillement de l’espace, jamais signalisé par les marques d’une quelconque civilisation. En quelle contrée l’Ordre a-t-il connu son essor, jusqu’où a-t-il étendu son hégémonie ? Tout en étant géologiquement très familiers, les lieux ne s’inscrivent sur aucune mappemonde. Ils ne sont mentionnés que sous forme générique, « île », « forteresse », « ravin »… Ils évoqueront peut-être au lecteur des paysages déjà rencontrés, Jean Rigaud, on l’a vu par ailleurs, excellant dans l’art de restituer l’environnement naturel. Pourtant, toujours inextricablement liés à l’action vécue ou menée par les membres de l’Ordre, les paysages – différents d’un fragment à l’autre – ne semblent guère pouvoir être envisagés dans un autre contexte. Aucun personnage n’a vocation à laisser déborder son champ de vision ou d’intérêt au-delà des exigences de sa mission.
Les personnages eux-mêmes, que sont ils, en dehors de leur grade dans la hiérarchie ? Fils des Étoiles, un point c’est tout. Le narrateur, lui, se présente toujours comme « je », mais, l’auteur nous en a prévenus dès la page de garde, d’un chapitre à l’autre ce n’est plus le même chroniqueur. Il n’a, de ce fait, jamais de nom. En d’autres termes, l’individu ne compte pas, seul l’Ordre est investi d’une réalité.
Ce que nous appelons le quotidien n’a pas droit de cité. L’économie, la sociologie, si prisées de nos jours, pas davantage. Tout au plus apprend-on incidemment que les villageois pourvoient à l’alimentation spartiate des deux ou trois Frères de leur secteur en échange de leur protection.
La structuration rigide de l’Ordre instaure un système et un rituel sans substrat spirituel avéré, qui comblent toute la disponibilité de ses membres. Le rôle de ces derniers se bornant à veiller à ce que les vampires ne ressurgissent pas, ils quadrillent inlassablement les territoires en sondant la surface du sol pour guetter la moindre anomalie.

Les grandes disciplines qui régissent nos civilisations étant si manifestement congédiées, quelle est la teneur des Chroniques ? Soutenues, on l'a dit, par une force poétique qui ne se dément jamais, elles racontent une fable cosmique où l’Homme intervient fort peu mais semble être implicitement invité à puiser inspiration dans le Monde primordial dont il est un reflet. Une fable où le mouvement nécessaire à un récit, et inhérent à la vie, fera, de loin en loin, percer contre l’immobilisme dictatorial et restrictif de l’Ordre blanc la rébellion de quelques Frères sensibles à la diversité et à la richesse du cosmos.

Pour connaître le terrain où ils se retrouvent après le naufrage, le maître d’équipage essaye d’entraîner ses hommes dans les profondeurs de la terre. Mais ceux-ci, rendus craintifs par leur intense besoin d’air, ne le suivent pas. Contre l’exploration de l’inconnu, signe d’ouverture, ils dressent l’obstacle de la peur, qui chez les plus autoritaires d’entre eux se transformera en négation de l’inconnu, signe patent de fermeture. Sur le chaos, qu’il refuse d’examiner, l’Ordre blanc imposera une grille sous prétexte de structurer le monde. Cette recherche de clarté ne serait pas en soi blâmable, car il faut d’abord tracer des lignes et des limites avant de s’en évader par l’intuition. Mais à se fier dès le départ à la spontanéité sans frein on ne sort pas du chaos, ainsi que l’ont naguère prouvé, sauf dans quelques cas exceptionnels, des tentatives comme celle du Surréalisme.
Enhardis par leur combat victorieux quoique ambigu contre les créatures des ténèbres, les nouveaux chefs élaborent un dogme auquel les novices devront se soumettre. En quoi consiste ce dogme ? Nous ne le saurons pas ; le novice non plus, sauf, peut-être, s’il accède un jour au cercle des Douze, car lors de l’impressionnante cérémonie d’initiation il n’entendra que des sons. L’obéissance sera son devoir premier, et le questionnement formellement interdit.
Aux Frères soumis succéderont, dans la suite des récits, ceux chez qui l’aspiration et le doute se montreront de plus en plus actifs. Le premier d’entre eux est intrigué par la Pierre à Aiguiser, ce roc émergeant de l’eau établissant entre les deux Éléments une corrélation que l’Ordre récuse puisqu’il n’admet que les réalités aériennes. Il disparaîtra sans qu’on en sache plus sur son sort. Par contre le fugitif qui, sous un autre climat, sera rattrapé, laissera, en témoignage de son enquête sur le monde, un bracelet ouvert gravé de signes attestant la multiplicité de l’inconnu. Quant au Frère justicier qui le met à mort, il sera à son tour contaminé par le doute et ce doute il le traduira par le désir d’individualité qu’un nom lui donnerait.
Les brèches ouvertes dans la toute puissance des Fils des Etoiles sont aussi l’œuvre des hommes sur lesquels ils règnent. Les hommes aspirent à la connaissance et à la variété qu’apporteraient les voyages, mais ceux-ci leur sont, dans la logique des tabous imposés par l’Ordre, défendus. Leur révolte, outre la mort de quelques membres de la confrérie, a pour résultat collatéral d’ouvrir les yeux du Frère chroniqueur à l’ampleur d’un paysage sur lequel les Fils des Étoiles n’ont aucune prise, ce à quoi nul d’entre eux n’avait osé prêter attention jusqu’alors. Ce sont là des prodromes d’un éventuel effondrement de l’Ordre dont le livre ne relatera cependant pas la consommation, omission signalant peut-être que le Pouvoir n’est jamais éradiqué.
N’insistons toutefois pas sur ce dernier point, l’interprétation politique est assurément tout à fait admissible, mais c’est le concept d’une parabole cosmique qui semble le plus riche de sens. Que constate-t-on, en effet ? Les Fils des Etoiles qui restent dans la ligne ne peuvent survivre que sur les hauteurs où l’air est subtil. Les Nymphes, si heureuses dans leur milieu aquatique, s’exposent aux sabres de l’Ordre dès qu’elles en sortent. Les derniers représentants du Petit Peuple tapis dans les profondeurs de la terre, sont tenus pour des Gluants par la confrérie et pourchassés dès qu’ils sont en contact avec les hommes de la surface. En somme, ils ne peuvent, les uns et les autres, prospérer ou du moins se maintenir, que s’ils restent confinés dans leur Elément propre. Mais ce faisant, ils doivent renoncer à toute évolution et fuir la complexité qui seule serait facteur de progrès et de plénitude de vie.
La position particulière de l’Ordre blanc, qui s’arroge une suprématie au nom d’une prétendue supériorité de l’air porteur de lumière sur les valeurs de la terre qu’il nie, de l’eau qu’il rejette et du feu qu’il ignore, réside en sa démesure. Elle l’amène à vouloir supprimer les ressortissants des autres Éléments. Cela pourrait encore une fois nous aiguiller vers le terrain politique, si une autre de ses caractéristiques n’était pas prépondérante : en se prétendant championne de l’Air tout en inculquant à ses membres qu’ils ne sont « qu’un manteau découpé sur du vide », la confrérie ravale les valeurs vitales de l’air au rang de métaphore du vide. Comment ne pas comprendre qu’elle se drape dans ce manteau pour masquer son vide réel, initial, son imposture fondamentale, que la Révélation nous dévoile dans l’avant-dernier chapitre ?
Par ailleurs le seul moyen de se perpétuer, pour la population de chaque Elément, est de recruter parmi les hommes des sujets qu’elle formatera à son image. Un anthropologue pourrait ici gloser sur l’authenticité d’une race obligée de recourir à l’adjonction de souches exogènes pour survivre, mais le propos premier de l’auteur n’est pas de réduire sa pensée à des considérations sur la pureté des races ou la validité des caractères acquis. Le propos est bien plutôt de mettre en relief, comme l’épisode du Renégat l’annonce, et la fin du livre nous y convie, la nécessité d’un vrai syncrétisme répondant à la composition de l’Univers. Les pierres précieuses représentant les valeurs telluriques sont reconnues détentrices de lumière par la Fille des Etoiles, alliant ainsi dans la paix les Éléments primordiaux qui avaient été rendus antagonistes par l’Ordre. L’annulation du droit d’un Élément à l’autorité sur les autres est donc signée, entraînant la perspective du déclin de l’Ordre blanc. Ou de sa libéralisation?

Nadine KATZ

Haut de Page