Conte philosophique Jean Rigaud
Itinéraire Orientation Wong Fleuve
Le Serpent dans le Basalte Les Chroniques de l'Ordre Blanc La Roue de Fortune Histoires Brèves

CAVALIERS SEULS


7 longs-métrages et 16 histoires brèves
Editions LA TABLE RONDE, 800 pages, 27 €
Cavaliers Seuls de Jean Rigaud 7 longs-métrages et 16 histoires brèves

contient :

L'Auteur et son Oeuvre


L'entrée en écriture

L'œuvre de fiction de Jean RIGAUD (1924-2005) s'est constituée au fil des années 1960-1970, en marge de tout milieu littéraire. Il s'agit d'une autobiographie existentielle qu'il adressait aux dieux tout en gardant à l'esprit, naturellement, le célèbre fragment 34 de Xénophane:
« Il n’y eut dans le passé et il n’y aura jamais dans l’avenir personne qui ait une connaissance certaine des dieux. Même s'il se trouvait quelqu’un pour en parler avec toute l'exactitude possible, il ne s'en rendrait pas compte. »

Le sort des manuscrits

Lorsque la source de son écriture s'est tarie, il a cessé d'écrire de la fiction. Au rebours des artistes professionnels qui doivent perdurer dans l'exploitation de leur veine, il a délibérément relégué ses manuscrits dans un coffre, et seules les objurgations d'une poignée de lecteurs privilégiés lui ont récemment fait accepter que ses écrits soient publiés.

Quel lecteur peut se retrouver dans ces livres?

Cette disponibilité doit favoriser la rencontre de l'oeuvre de Jean Rigaud avec un lectorat réceptif à une démarche débordant et bousculant la présentation du quotidien et le nombrilisme descriptif ou analytique qui font aujourd'hui florès dans la littérature.

L'atmosphère symbolique

On peut qualifier de romans philosophiques ces livres qui évitent tout discours socio-psychologique et préfèrent explorer la complexité des relations entre l'homme et le cosmos au travers de fictions d'où émane une atmosphère fantastique dénuée de surnaturel. Ce climat étrange sourd de la perception globale qu'avait du monde un auteur aussi sensible aux réalités cachées qu'étranger à toute pratique occultiste.

L'empire des images

Si le style est soutenu, il reste toujours clair, souvent réaliste, voire cinématographique, marqué par la précision visuelle des mouvements et le pouvoir évocateur des images.

La quête initiatique

L'imaginaire très fertile de l'auteur l'amène à traduire son investigation du monde par une succession d'aventures symboliques toujours nouvelles d'un livre à l'autre et d'une étonnante variété apparente. Le protagoniste y est soumis, sans en avoir bien conscience, à des forces cosmiques, énigmatiques, dont la nature ne sera pas élucidée. S'il parvient cependant, fût-ce à son insu, à entrer en phase avec ces forces qui sont à la fois moins impérieuses et moins limitées que la pression sociale (une variation, en somme, sur la notion de correspondance entre macrocosme et microcosme) c'est sa liberté qu'il exercera. Un parcours labyrinthique l'achemine ainsi vers une forme d'individuation par déprogrammation. On pourrait, de ce point de vue, parler de Bildungsroman, si le concept n'était pas déjà accaparé par les tenants du recours à l'enfance aspirant à une intégration sociale.

Déclaration de l'Auteur

Pour conclure, laissons la parole à l'auteur, qui, l'une des rares fois où l'on parvint à lui faire dire quelques mots sur les fondements de son écriture, écrivit dans une lettre informelle à un ami: "J'ai eu l'impression d'explorer un pan du monde, de rechercher une liaison existentielle entre l'homme et la matière, où les éléments, où des états de conscience très différents, des symboles divers, des expériences apparemment déconnectées étaient présentés simultanément, dans ce tourbillon cosmique où nous sommes immergés."

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Chronologie

Une nuit de 1962 ou 1963 Jean Rigaud fit un rêve si vif qu'il se sentit enjoint de l'écrire. Ce devait être Orientation. Manquant d'entraînement, il préféra se faire d'abord la main sur un sujet plus facile. Ainsi se forgea Itinéraire. L'une et l'autre histoire ont fait l'objet de nombreux remaniements ultérieurs, de même que toutes celles qui suivirent, à l'exception de Wong, le plus autobiographique de tous ses livres, écrit d'un jet en 1973-1974, qu'il ne souhaita jamais reprendre ni même relire. A la même époque, au retour d'une descente du Pô en kayak, Jean Rigaud conçut le premier état de Fleuve, destiné d'abord à figurer dans un futur ensemble de ces Histoires brèves qui surgissaient de temps à autre dans son esprit pour trouver forme dans l' écriture.
A une date assez précise encore, 1978, peut être assignée la majorité du travail sur Le Serpent dans le Basalte, tandis qu'au fil de la même décennie, étaient déjà apparus en arrière-plan la plupart des Fragments des Chroniques de l'Ordre blanc.
Portrait de Jean Rigaud
Quant à La Roue de Fortune, elle fut, au départ, avant 1968, imaginée comme un jeu astrologique - l'Astrologie a toujours intrigué Jean Rigaud en raison de son exceptionnelle pérennité, sans qu'il ait jamais acquis aucune certitude en la matière - mais le texte s'est révélé si fertile en retentissements que son auteur l'approfondissait encore à la veille de sa mort.

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Commentaires

Le genre picaresque atteignit des sommets insurpassables du temps de Cervantès et Fielding. Le philosophe et le voyageur se partageaient la prose en tartines souvent bien épaisses et le moraliste humoriste s’en donnait à cœur joie. Par la suite, les reins brisés par la rosse ou la malle-poste, les héros se sont contentés de rester dans leur microcosme où leurs auteurs les introspectaient jusqu’à plus soif. Les Allemands se sont inventés le Bildungsroman, ou voyage initiatique dans le temps d’un vécu. Les Américains nous ont ouvert leurs espaces à coups de Road Movies, où l’on massacrait allègrement et finissait par s’autodétruire sordidement à longueur de pages et d’images qui ont laissé bien des traces.

Jean Rigaud revisite tous ces genres dans une seconde moitié de vingtième siècle que nous connaissons bien, dans un monde où nous avons traîné nos chapeaux de roues.
Il est, ici, rassemblé sur lui-même en un fort volume de neuf novelettes qui nous emmène sur un parcours où l’espace se réduit en vignettes précisément ciselées, ornées d’un vocabulaire aussi riche que bien dosé, autant qu’il s’ouvre en horizons jamais atteints ou se replie en réflexions qui accaparent le personnage qui s’exprime à la première personne. Jean Rigaud joue le coup du cavalier en neuf versions (Cavaliers Seuls) avec l’élégant détachement de l’esthète qui n’en est pas moins baroudeur hardi.

Il y a du Parnassien et du Corto Maltese chez Jean Rigaud, cet aristocrate du style, que l’on a plaisir à suivre en pensée lorsqu’il prend la route dans son roadster, ou à parasiter lorsqu’il nous invite à regarder à sa manière le monde comme il va. De quoi se réconcilier avec la philosophie.

On peut même le relire !

Jean MIGRENNE,
Juillet 2007.


A vrai dire, j’ai d’abord été dérouté par le côté extra-ordinaire de ce livre, constitué de nombreuses narrations parallèles qui racontent et cependant ne racontent pas, œuvre hautaine, difficile parce que sans concessions. Rien de plus clair pourtant, dans sa finalité, que ce déchiffrage symbolique d’un univers où les cavaliers seuls que nous sommes – seuls au monde mais non pas seuls dans la vie puisque l’amour et l’amitié existent – cherchent désespérément des repères. Rien de plus naturel donc que le contraste, répété de page en page, entre le réalisme et même l’hyperréalisme des descriptions et les déviations qui en rompent délibérément le cours. On comprend alors que rien n’aurait été plus facile pour Jean Rigaud, qui possédait un vrai talent d’écrivain, que de se faire un nom dans la littérature. C’est précisément ce qu’il n’a pas voulu. A ses yeux, c’eût été trahir la réalité que de faire comme si elle pouvait être décrite. Il a choisi le parti difficile d’une écriture complexe, susceptible de rendre compte de l’extrême étrangeté de la condition qui nous est faite. Ce qui l’intéressait vraiment était de mener une expérience intellectuelle qui l’engagerait totalement et donnerait un sens à sa vie. Dans cette perspective, il a parfaitement atteint son but, puisque son message lui survit.

Antoine ANTONINI,
Août 2007.
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